Au nom du père

Voici le texte lauréat de la matinale 2013.


Il y avait ce soleil jaune, haut, droit et pesant. Les champs étaient chauds et la terre brûlait les pieds des hommes qui couraient devant lui – ils ne portaient pas de chaussures et nul ne savait pourquoi.

Ils étaient une quinzaine, à courir depuis l’aube. Joshua et son fils s’étaient levés peu après le jour. Ils avaient rangé les draps du canapé, ouvert une boite de haricots, partagé la fourchette, été aux toilettes. Lui s’était posé dehors, face à la fenêtre de leur chambre-cuisine-salle de bain-sanitaires. Une radio fonctionnait assez fort dans l’immeuble.

Joshua se balançait d’avant en arrière, lentement. Il feuilletait un journal. De l’autre côté de la vitre, il y avait Gordon, qui lavait la boite de haricots. Gordon, c’était son fils.
— T’as trouvé quelque chose ? Y a du boulot pour nous ? il a demandé à son père.
Joshua continuait de se balancer, il sifflotait. La journée était chaude et moite, des gouttes épaisses descendaient déjà le long de son dos.
Puis la musique s’est arrêtée et ils ont entendu un son bref suivi d’une annonce :
« Nous informons les habitants du comté que le criminel John T. Pearson s’est échappé du pénitencier ce matin. Soyez vigilants, il est dangereux. Il est râblé, de taille moyenne et de type afro-américain. Toute information qui permettra de le localiser sera récompensée… »

Joshua a refermé le journal d’un grand claquement de langue.
— On part à la chasse à l’homme Gordon. Prends ma carabine.
Gordon a attrapé la carabine et les deux dernières cartouches qu’il leur restait, il a fermé la porte et ils se sont mis à marcher dans les rues du comté. Devant eux, il y avait d’autres hommes, vêtus de pantalons rapiécés et de débardeurs tâchés. Joshua a posé une main sur l’épaule de son fils.
— Ils peuvent bien se presser, je sais par où il est parti. Il va tenter de franchir les frontières du comté le plus vite possible. Par le chemin le plus court.
— On pourrait prévenir la police alors.
— S’ils paient 50 $ l’information, ils nous donneront jusqu’à dix fois, je sais pas, peut-être trente fois plus pour sa capture.
— On va l’attraper ?
Joshua a caressé le canon de sa carabine
— Mort ou vif, ils disent toujours.
Ils ont marché jusqu’au bois puis ils ont emprunté un long chemin de terre, au milieu des champs de blé. Des lapins s’écartaient devant eux.
— Fais-moi penser à revenir les chasser à notre retour. Ça nous fera de la viande à manger.
— On a plus que deux balles, papa.
— Ça fait une pour lui, une pour le lapin. Je vise juste, tu sais.
Ils ont marché une heure de plus, le jour était figé, rien ne bougeait : pas la terre, pas le soleil, pas les arbres.

Quand la chaleur lui a paru trop forte, Joshua s’est mis à parler. Il expliquait que cette carabine, c’était un cadeau de son père, enfin un cadeau malgré lui, un héritage. C’était tout ce qu’il possédait de valeur et cette carabine elle pourrait bientôt leur rapporter gros. Une arme, mon fils, c’est tout ce dont tu as besoin ici, c’est un outil de travail, un outil de défense, un outil de persuasion. Tu verras, elle nous rendra encore de fiers services, il a dit. La chaleur coulait sur ses paupières mais il n’esquissait pas un geste. Il tenait encore debout. Il marchait. Avec son fils.

Au loin ils ont aperçu des gens se précipiter à travers les champs de blé. Ils les entendaient crier. Joshua a tapé sur l’épaule de son fils et ils se sont mis à courir. Trottiner. Une barre est apparue dans le crâne de Joshua, elle grandissait vite, au-dessus des sourcils, elle prenait une place importante, il tentait de se concentrer sur ces champs de blé, là-bas, sur la récompense après son coup de feu, sur les arguments qu’il devra présenter pour prouver que c’était bien son coup de feu, tout était prêt dans sa tête : il utilisait des cartouches de calibre .243 Winchester. Mais il n’y avait bientôt plus que cette barre immense, plus grande et plus lourde que sa propre tête. Chaque pas alourdissait plus le poids de son corps. Puis il a regardé Gordon et lui a dit qu’ils y arriveraient, ensemble. Le soleil entrait en lui et la chaleur métallique se collait sur chaque geste. Ses genoux faiblissaient, il ne savait pas comment continuer.
« Cours, rejoins-les, attrape-le ou empêche-les de l’attraper. J’arrive. Je viens. Je suis derrière. Pas loin. Derrière. »

Gordon a démarré, il a rapidement rejoint le chemin sur lequel les hommes s’étaient tous engagés et il a bifurqué à gauche. Les champs étaient chauds et la terre brulait les pieds des hommes qui couraient devant lui – ils ne portaient pas de chaussures et nul ne savait pourquoi.
Quand il les a tous dépassés, il pensa à son père et au type après qui il courait. Il ne le connaissait pas mais se souvenait de la description radio : le fugitif était noir et râblé. Devant lui, il n’y avait plus qu’un homme, il paraissait trapu mais impossible de savoir s’il était noir. Ce ne pouvait qu’être lui, lui qui contournait une butte, lui qu’il ne le voyait plus. Les hommes derrière hurlaient. Ce ne pouvait être que lui. Puis un coup de feu a éclaté dans la plaine et Gordon s’est écroulé. Joshua a baissé sa carabine, il haletait, la transpiration se glissait entre ses yeux, il s’essuyait du revers de la manche et sa vue se brouillait de nouveau. Les hommes avaient arrêté de courir, ils s’étaient regroupés autour du corps. Joshua s’est approché et il a explosé toutes les larmes de son corps. C’était son fils. C’était Gordon. Son fils.

Les hommes ont quitté les lieux et Joshua s’est recueilli sur la dépouille. Puis il s’est dressé, il a allumé une flambée. Et un autre coup de feu a retenti.

Dans la soirée, Joshua s’est présenté au bureau du shérif, le dos cassé. Il trainait derrière lui un cadavre. Le shérif s’est penché vers le corps : le visage noir avait été traversé par un projectile et le bout de ses doigts était brûlé. Il était méconnaissable.

— C’est quoi ça, Joshua ?

— Je suis ici pour réclamer la récompense shérif. Je viens d’abattre un dangereux fuyard. Je viens d’abattre John T. Pearson.