Chambre avec vue

Date: 
19/09/2012

Le monde était si petit vu d’ici. Le monde était si petit, en-dessous de ces longues vitres qui dominaient la baie. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais pas plus haut que l’appartement, je ne pense pas. Seuls quelques avions parvenaient à passer au-dessus de ma tête. Rien d’autre. Au loin, on voyait la mer. Au loin, si on y regardait bien, on voyait l’Afrique, la vraie, la noire, torse-nu et suant. Il m’a toujours semblé que la chaleur était accablante dehors mais je ne l’ai jamais vraiment su. A l’aurore il y avait toujours les cris harassants des goélands qui me réveillaient,  lorsque les premiers pêcheurs rentrent au port, la cale poissonneuse. Alors je me dressais et je faisais lever les stores et je tendais le cou pour apercevoir les coques rouillées des chalutiers, là, tout en bas de mes fenêtres.

Ici, dans cet immeuble, je n’avais plus de souci à me faire. Je ne pensais pratiquement plus par moi-même, on précèdait chacune de mes envies, chacun de mes besoins, on devinait chacune de mes intentions, chacun de mes désirs. La vie est parfois si étrange. Ma vie me paraissait soudainement si étrange. J’avais tant sacrifié pour amasser tant d’argent. J’avais serré tant de mains immondes, conclu tant de marchés immoraux, frayé avec tant de malfrats pour me ménager une sécurité relative. J’avais monnayé la vie de tant de salariés. Et puis j’avais sacrifié tant de femmes. Je suis persuadé que nous n’avons qu’une seule vie et qu’un seul destin. Notre devoir est de le réaliser. Et nous ne pouvons pas être à la fois un mari, un père et un homme d’affaires. Il faut toujours choisir. J’ai choisi. Mais j’avais un destin à accomplir. J’ai tout sacrifié pour construire un empire et j’y suis parvenu. Je n’ai pas de regret. Quand on réussit, on ne peut pas se permettre les regrets. Ceux qui échouent ne comprendraient pas.

J’ai appuyé sur un bouton blanc et une femme élégante m’a apporté un verre de whisky. Je lui ai souri et elle a déposé le verre sur la table face à moi. J’ai glissé une main sur ses fesses charnues, elle a rougi et elle a soudainement reculé d’un pas.

- Ne soyez pas gênée jeune femme.

- Vous avez besoin d’autre chose ?

- Comment vous appelez-vous ?

- Miranda.

- Miranda, vous êtes magnifique.

Elle a baissé lentement le menton.

- Ne soyez pas gênée d’être jolie.

Elle est repartie en silence. Tout était toujours silencieux ici. Sauf les goélands.

J’ai allumé la télévision et j’ai regardé BFM Business. Je n’avais jamais eu le temps de me trouver d’autres loisirs. Aujourd’hui je ne travaille plus, je profite soi-disant. J’ai gardé les mêmes habitudes que quand je travaillais. C’est juste que je ne gagnais plus vraiment d’argent. Je vivais sur mon capital comme on dit. Moi j’ai toujours que lorsqu’on stagne, c’est qu’on n’avance plus. Et si on n’avance plus, c’est qu’on recule. Parce que le monde, en bas de mes fenêtres, ne s’arrête jamais d’avancer. Je lisais encore les Echos, le financial Times et The economist. Les noms et les affaires me devenaientt étrangers, cela commençait à faire trop longtemps que j’avais quitté le business. Je jetais encore un œil furtif aux cours du Nasdaq ou du Dow Jones. Et surtout je me faisais envoyer les bilans trimestriels des compagnies que j’avais dirigées. Quand je remarquais des améliorations à faire ou des opportunités à saisir, j’attrapais mon téléphone et je sonnais à mon empire : je donnais quelques conseils à une bonne femme que je ne connaissais pas. Je savais qu’ils ne m’écoutaient pas. Ils vivaient déjà sur leur capital. Comme de vieux retraités. Comme moi.

Puis la porte s’est ouverte, Miranda m’apportait mon repas.

- Miranda, je suis content de vous voir.

- Voilà votre dîner monsieur.

- Vous m’avez manqué, je ne fais que penser à vous depuis tout à l’heure.

- Vous devriez penser à manger aussi.

- Ne me faites pas de sermon. Vous savez Miranda, depuis que je vous ai vue entrer tout à l’heure, je ne rêve que d’une chose, c’est sentir le gout de votre peau.

Elle s’est de nouveau reculée brusquement.

- N’ayez pas peur. Je sais que je ne suis pas un bel homme. Je n’ai d’ailleurs jamais été très bel homme et ça ne peut pas s’arranger avec le temps. Néanmoins, j’ai d’autres atouts. Vous savez bien lesquels. Cela ne durera qu’une seule nuit. Sauf si vous aimez ça. Je vous veux Miranda. Réfléchissez-y.

Je n’avais jamais dû agir autrement avec les femmes. Les femmes je les choisissais sur catalogue, en fonction des besoins et des événements. Pour une visite chez l’ambassadeur. Pour un dîner romantique. Pour me faire sucer. Pour les enculer. Pour une partouze. Toutes les caractéristiques étaient inscrites sur le catalogue. J’en avais connu beaucoup des femmes, des belles, des douces, des énervées, des dociles, des putes, des soumises, des sophistiquées. Mais toutes je les avais aimées. Et elles m’avaient toutes respecté.

Aujourd’hui je ne veux plus du catalogue, je veux quelque chose de moins formel, de moins organisé. Je veux de la spontanéité. Je veux Miranda.

Les jours se sont épuisés et j’ai eu la tête à autre chose. La banque,  à qui j’avais confié la gestion de mon portefeuille d’actions, m’a sonné parce qu’ils avaient misé un tiers de la valeur totale sur des jeunes entreprises liées à internet et les cotes avaient dévissé, notamment celles de facebook. Il fallait rapidement prendre des décisions. J’ai pris mes renseignements sur la conjoncture à venir auprès d’anciens contacts, assez ravis de s’avoir que je paniquais. J’ai regardé d’où venait le vent sur les places boursières pour sentir quels étaient les futurs marchés porteurs. Si internet était un véritable filon qui pouvait rapporter gros, c’était aussi le cimetière de beaucoup d’ambitions et personne n’était jamais à l’abri de se casser la gueule. Facebook avait dévissé. Alors n’importe quoi pouvait dévisser. Il ne pouvait pas y avoir de certitudes. En bourse il n’y a jamais de certitude, mais l’Internet côté en bourse, c’était l’incertitude de l’incertitude. J’ai proposé de recentrer le portefeuille vers des marchés de niche, beaucoup moins porteurs mais plus sûrs. Finalement le banquier est venu me rendre visite, nous avons dîné ensemble, nous avons parlé de mes idées, nous avons analysé les marchés ensemble, nous avons terminé le repas avec un malt japonais qu’il m’avait apporté. Ce soir-là, rien n’avait changé.

J’ai repensé à Miranda toute la nuit qui a suivi, je voyais son sexe, sa langue, ses jambes et son sexe et ses seins. Je les caressais, elle me souriait et elle en voulait encore, de mon corps.

Ce matin-là, c’est la première fois que les goélands m’ont souri, à travers les immenses fenêtres qui montaient du sol au plafond. La vue était grandiose. Une brume ouatée s’était déposée sur les rues d’en-bas. Le soleil ne se lèverait que pour moi.

Quand Miranda est entrée, je lui ai souri et elle paraissait moins timide.

- Miranda, avez-vous réfléchi ?

- Je pense bien que oui.

- Vous acceptez ?

- Je pense bien que oui.

Je me suis approchée d’elle, je l’ai embrassée dans le cou en palpant longuement ses fesses de mulâtre. Et l’excitation est montée très vite.

- A ce soir, 20h Miranda, nous dinerons ensemble.

Ce matin-là, je n’ai lu aucun journal, ce matin-là je n’ai regardé aucune chaine de télévision. Ce matin-là, j’ai chantonné en contemplant le monde si petit vu d’ici. Ce matin-là, j’ai pris une longue douche. Jamais une journée n’avait été si courte/si longue. Je ne savais plus. J’allais baiser Miranda et c’est tout ce qui m’importait. Henri est venu m’apporter mes vêtements, un costume cerutti que je n’avais plus mis depuis le rachat d’une usine de bateau à Anvers.

Je me suis installé dans un fauteuil face à la baie et j’ai attendu. Je contemplais le monde. Les goélands venaient me féliciter, en passant devant les vitres. Les chalutiers se prosternaient devant moi, dans le port du village. Le soleil aussi s’est couché plus tôt. J’étais très excité.

Dans la rue la plus proche de moi, 50 mètres plus bas, ils avaient installé une table pliable sur laquelle des femmes âgées venaient déposer des plats de poissons grillés, de légumes colorés, de pains ronds et de desserts sucrés. A côté, il y avait une dizaine de bouteilles, je ne pouvais pas distinguer si c’était du vin ou de l’alcool. Des gens grimpaient les longs escaliers de chaque côté de la rue pour s’y rendre. Trois musiciens se sont installés le long d’un mur, ils jouaient peut-être, je n’entendais rien. La foule commençait à danser, à manger, à boire, à se serrer dans les bras, à se prendre sous l’épaule, à rire sans doute, je n’entendais rien.

Et puis un couple s’est avancé devant les musiciens. Elle avait une longue chevelure noire et bouclée, qui tournait autour de la tête de l’homme qui lui faisait face, en même temps que ses pieds virevoltaient sur les pavés de la rue. Elle portait une longue jupe noire. L’homme l’accrochait par la taille et par le bout des doigts, la foule devait hurler, tout autour d’eux, je ne les entendais pas. Cet homme je le reconnaissais, je pense. Je le voyais souvent remonter chez lui avec ses besaces pleines de calamars. Puis il l’a basculée vers l’arrière et le visage de la fille s’est prosterné, face à moi, 50 mètres plus bas.

J’ai regardé l’heure, paniqué. Il était 20h51. En bas, c’était Miranda. Elle ne viendrait pas ce soir. Pourtant elle aurait pu devenir riche ce soir.

Miranda a remonté sa cuisse le long de sa jambe, il l’a attrapée d’une main ferme et ils se sont embrassés.

J’ai jeté mon verre sur la vitre.

Parce qu’en bas il y avait cet homme à l’haleine de calamars qui faisait danser Miranda sur cette musique que je n’entendais pas. Il n’avait rien à lui offrir pourtant, que sa médiocre pauvreté. Cet homme n’avait aucun destin à accomplir, aucun rêve à réaliser, aucun empire à construire. Et pourtant ce soir c’est lui qui allait renifler l’odeur sucrée du sexe de Miranda.

J’ai regardé les fils que me reliaient aux machines autour de mon lit. Je pouvais bien mourir. J’avais amassé tant de puissance, j’avais amassé tant d’argent. Et pourtant je ne pouvais pas lutter contre le cancer. Et pourtant je ne sentirais jamais la peau ambrée de Miranda. Les pauvres par contre, étaient en pleine santé, sous mes fenêtres et ils faisaient danser les filles que je désirais plus que tout. Je me suis levé, j’ai fait quelques le long de la baie vitrée, au-dessus de cette minable fête de village et j’ai arraché les appareils qui me maintenaient en vie. L’injustice était insupportable. 


Cette nouvelle a été écrite sur proposition de ceux qui me suivent sur facebook et twitter. Cette nouvelle a également été écrite dans des conditions de live-writing, en moins de 5 cinq heures continues.