Con-finement

 

“La première semaine, j'ai cru que je la passerais à faire des barbecues en cachant les bières, la viande et les copains derrière les tentures.

La deuxième semaine, j'ai cru que je lirais la pléiade, que je réfléchirais à toute cette situation avec Barthes, Lévi-Strauss et Kierkegaard (pour commencer).

La troisième semaine, j'ai cru que je regarderais Fellini, Lynch, Kubrick, Bergman et toutes les palmes d'or des 15 dernières années.

La quatrième semaine, j'ai cru que j'apprendrais l'allemand, le mandarin et le portugais (brésilien).

La cinquième semaine, j'ai cru que je ne mangerais que des plats ayurvédiques népalais et des pots aux feux kirghizes.

La sixième semaine, j'ai cru que j'allais me lancer dans ce projet de poterie ou de peinture dont tout le matériel est dans le garage.

La septième semaine, j'ai cru que je suivrais ce merveilleux cours de yoga en ligne au moins deux fois par semaine.

La huitième semaine, j'ai cru qu'en restant chez moi non seulement je sauvais des vies mais en plus je sauvais la planète #héros

Le 59ème jour, j'ai cru que je ferais des apéros Zoom au moins une fois par semaine avec mes grands-parents.

Le 67ème jour, j'ai cru que j'ouvrirais enfin ce bouquin qu'on m'a offert pour Noël (je me souviens pas du nom).

Le 74ème jour, j'ai cru que je sortirais prendre l'air au moins une fois tous les trois jours.

Le 85ème jour, j'ai cru que j'allais arrêter de manger de la glace au caramel salé à chaque repas.

Le 93ème jour, j'ai cru que j'allais changer de vêtement entre les entrées de ce carnet de confinement.

Le cinquième mois, j'ai cru que j'allais terminer ce puzzle de 150 pièces.

Le septième mois, j'ai cru que le système politique, financier et social allait se trouver complètement chamboulé après cet épisode surprenant. J'étais, moi-même, déjà, un bien meilleur homme.

Le neuvième mois, le bébé est né. Lol. Non, ça risque pas. Sauf si les chats se dévouent. Imaginez le bordel pour faire... Enfin, j'ai cru que. La vérité, j'ai plus rien cru du tout. Le chat me bat à Mario Kart.

Le onzième mois, j'ai cru que j'allais arrêter de hurler sur le cha... Bon dieu, qui a coupé internet ? Qui a coupé internet bon dieu de bon dieu ? On va pas s'en sortir si ça continue les gars, on va pas y survivre à ce bon dieu de bordel de virus...”

 

Nathan s'est levé du canapé, faisant craquer ses genoux et il s'est mis à secouer l'écran de son ordinateur.

- Eh, Boris, t'as oublié de payer internet ?

Le chat se léchait les testicules sans prêter attention à la conversation.

- Rien qui fonctionne, pas Netflix, pas Fortnite, tu te rends compte un peu du bordel Boris ?

 

Et alors qu'ils ne se voyaient pas, et qu'ils étaient dans des pièces différentes, tous les deux ont eu un geste parfaitement synchronisé. A vrai dire tous les habitants de l'immeuble ont effectué au même instant un mouvement parfaitement similaire : ils ont détecté un mouvement, ils ont alors tourné le visage vers la rue, ils se sont approchés de leurs fenêtres et tous, absolument tous, ont aperçu un enfant. Il marchait lentement. Il tenait entre ses mains un ballon, cela ressemblait à un ballon, vu de l'immeuble, vu de loin. Et dans son sillage flottait un large bandeau, le genre de bandeau qu'on apercevait autrefois sur les plages, tiré par un petit avion et qui faisait la promotion de la soirée du 21 juillet du camping de Middelkerke. Le jeune garçon marchait en tenant son ballon contre sa poitrine et juste après lui, on pouvait lire :

“Le confinement est terminé depuis 5 mois. Y a quelqu'un pour un foot bon dieu ?”