Coupé au montage

Date: 
27/11/2012

Dans les bonus DVD on voit souvent les "scènes coupées au montage". Parce que les acteurs rient ou parce que les acteurs oublient leur texte. Eh bien je pense qu'il est temps d'exporter le concept à la littérature. Et comme les bonus en fin de roman n'existent pas encore, parce qu'ils n'ont pas vraiment d'intérêt, je te l'offre ici cher mon lecteur. Ceci est une partie de texte, coupée au montage du roman La Hyène qui sortira en mars 2013. Parce qu'il n'était pas dans le rythme du reste du texte et aussi parce que je trouvais l'écriture un peu hautaine et démonstrative. Voici donc ce que vous ne lirez jamais dans un roman.


"J’ai pensé un moment sortir de la maison, j’avais bien la mastergold de mon père mais j’ai rapidement abandonné l’idée de me rendre au centre commercial ou dans un cinéma. Mon père s’était abruti au travail pour pouvoir échapper à ces endroits. Parce qu’il avait une haine viscérale de ses contemporains. Il avait tout fait pour s’élever socialement, s’extraire de la masse et enfin ne plus devoir la fréquenter en vacances, au restaurant, dans les métros, dans les campings, sur les bancs de l’école, au supermarché, dans les banques, au théâtre. Il pouvait enfin leur échapper. Mon père s’est battu parce que ses semblables lui rappelaient trop souvent la médiocrité de la race humaine. Il devait l’oublier en fréquentant tout ce qui se faisait de sélect, il ne s’entourait plus – mais toujours de loin – que de gens qui partageaient son idéologie, sa vision du monde, bien qu’il ne la partagea concrètement jamais avec eux. Mais ça le soulageait. Ca les soulageait tous. Ils avaient leur code, leurs lieux. Plus rien ou presque ne les obligeait à subir la présence des classes inférieures. Sans doute les classes inférieures ressentaient-elles ce même besoin de se retrouver entre elles, à partager leurs idées révolutionnaires, ou peut-être qu’elles étaient peinées de cet isolement, je ne sais pas trop. 

Mon père ne s’était pas abruti au travail pour que je passe mes journées à errer dans un mall au milieu de ces gens. Qu’est-ce qui avait motivé mon père à gagner autant d’argent ? Rien d’autre que la haine des hommes, ceux qui l’entourent, partout. Une haine viscérale de ses contemporains. Il avait tout fait pour s’élever socialement, s’extraire de la masse et enfin ne plus devoir la fréquenter en vacances, au restaurant, dans les métros, dans les campings, sur les bancs de l’école, au supermarché, dans les banques, au théâtre. Il pouvait enfin leur échapper. Il avait réussi, il ne subissait plus les reniflements ou les craquements de pop-corn au cinéma, c’était une jouissance extrême. Les réflexions vaguement stupides sur les politiques financières de la part d’un éboueur, un peu plus grand que mon père, dans la queue aux caisses, il ne les entendrait plus ! Jamais ! C’était une victoire inestimable. Mon père s’est battu parce que ses semblables lui rappelaient trop souvent la médiocrité de la race humaine. Il devait l’oublier en fréquentant tout ce qui se faisait de sélect, il ne s’entourait plus – mais toujours de loin – que de gens qui partageaient son idéologie, sa vision du monde, bien qu’il ne la partagea concrètement jamais avec eux. Mais ça le soulageait. Ca les soulageait tous. Ils avaient leur code, leurs lieux. Plus rien ou presque ne les obligeait à subir la présence des classes inférieures. Sans doute les classes inférieures ressentaient-elles ce même besoin de se retrouver entre elles, à partager leurs idées révolutionnaires, ou peut-être qu’elles étaient peinées de cet isolement, je ne sais pas trop.

Mais malgré tous ses efforts, un problème de mixité demeurait : les aires d’autoroute. Impossible d’y échapper sur la route des vacances, tout le monde s’y arrête. Pour bouffer, pour faire uriner le gamin qui s’emmerdait comme un rat sur la banquette arrière, pour se « dégourdir les jambes ». Même mon père aurait dû s’arrêter sur une aire d’autoroute, même lui ! Ses honneurs, sa fortune, c’était inutile sur les aires d’autoroute, il aurait fait la queue dans les toilettes et devant le distributeur de préservatifs et il aurait cherché un coin d’herbe verte pour avaler vite fait deux tranches de pain de mie au jambon d’Ardennes. Ou il aurait préféré manger dans sa voiture, nez à nez avec un couple de Hollandais, qui aurait apporté ses tartines dans du papier aluminium. Les restoroutes étaient les reliquats d’une société qui s’était rêvée multiculturelle.

Nous ne sommes jamais partis en vacances par la route. Nous ne sommes en fait jamais partis en vacances."