Devoir de mémoire

 

Devoir de mémoire

 

 J'étais arrivé en avance. J'aime ça, arriver en avance, choisir ma table, la position par rapport aux différentes entrées et sorties, l'accès privilégié aux facilités. Il y a bien souvent une ou deux bonnes tables par établissement. Il faut être patient, c'est tout. Je m'étais assis et j'observais la rue. J'observais les gens. Les enfants. Les insectes. Les véhicules. J'observais les femmes. Je faisais rouler la paille entre mes dents et craquer le sucre perlé contre les vagues de dunes de mon palais. Le ciel était allongé par-dessus les villes où les hommes ne se souciaient jamais plus de la menace d'une tempête ou d'un orage. Ils marchaient sans s'arrêter, sans observer, ils marchaient, déterminés, ils marchaient, guidés par les voix métalliques de leurs agendas.

Une mouche s'est posée sur le carton placé sous mon verre. Elle a commencé à se nettoyer les pattes arrière puis elle s'est approchée d'une goutte sucrée, elle y a plongé la bouche, elle a relevé la tête et puis elle s'est goinfré tant qu'elle pouvait. Quand elle a agité ses ailes à nouveau, elle paraissait ivre de bonheur, avec son vol oblique. Elle s'est glissée dans la paille, j'ai approché ma bouche de l'autre extrémité, mes lèvres entouraient maintenant le plastique coloré et j'ai soufflé et c'est en souriant, emportée par les vents que la mouche m'a salué, culbutée vers l'arrière. Et puis une main s'est posée sur mon épaule, j'ai eu un réflexe rapide du coude, la paille est tombée lentement au sol et je me suis levé.

Quand elle a fait correspondre l'image de l'application à mon visage, elle a retiré l'écouteur qui était glissé contre son oreille, elle a déposé son téléphone sur la table et elle a souri.

Elle s'appelait Dior.

Un serveur s'est approché, il nous a demandé si l'on souhaitait boire un verre ou manger, nous nous sommes observés, nous n'avions pas faim, alors il nous a scannés tous les deux, je lui ai dit que je préférais une bière plutôt qu'un cuba libre, il m'a dévisagé, je lui ai dit que mes préférences n'avaient pas changé, elles étaient toujours correctement paramétrées mais le corps humain est ainsi fait que parfois vous ne souhaitez pas ce que vous préférez mais ce que le corps réclame.

Dior et le serveur se sont observés un court instant.

J'ai rapproché mon siège de la table.

“John-Henry, je m'appelle John-Henry”

 

Il y a des années, était-ce sous Reagan ou Nixon, je ne sais plus, quelques polititologues américains avaient prédit la fin prochaine de l'Histoire, c'est-à-dire des évènements historiques marquants. Une fois la démocratie représentative et le système capitaliste établis partout dans le monde, ils pensaient que les gens n'auraient plus de raison de se rebeller massivement et collectivement. Cela marquerait donc la fin de l'Histoire.

Qui sait, l'Histoire prendra-t-elle fin un jour.

Mais c'est la mémoire qui a disparu bien avant l'Histoire.

Il n'a pas fallu plus d'une génération pour qu'elle disparaisse, supplantée par des outils plus performants. La mémoire humaine ne dépassait désormais plus que quelques heures. Trois, a priori, pour la plupart des spécimens.

Superflue, la mémoire avait perdu ses capacités. On se moquait parfois aujourd'hui de ces jeux télévisés des temps anciens où des candidats mettaient un temps infini à retrouver les réponses à des questions comme le nom du troisième fils de Charlemagne, la date d'indépendance de l'Ossétie ou la capitale du Sahara occidental.

La langue avait perduré, jusqu'à présent. Ultime attribut primitif de cet appendice autrefois vénéré par les Anciens. La mémoire s'était recroquevillée jusqu'à se dissoudre complètement dans le reste du cerveau.

Alors, pourquoi avais-je été épargné ?

Eh bien, j'ai étudié les langues étrangères. J'ai appris en voyage avec mon père. Il devait partir pour ses affaires et je ne pouvais rester seul à la maison. Je l'accompagnais partout, à tous ses rendez-vous et je l'attendais pendant des heures, dans une pièce vide, à côté de la secrétaire, sur des fauteuils immenses. Je n'avais rien d'autre à faire. Apprendre les langues était inutile mais les journées dans les bureaux immenses, à attendre que les décisions se prennent, sont interminables. Et j'ai découvert que l'apprentissage des langues prenait un temps invraisemblable. Ma mémoire est donc devenue hypertrophiée, c'est pour cela que j'ai un crâne allongé sur l'arrière, selon mon père. Cela dit, personne d'autre que lui ne sait que je parle plusieurs langues et que, inévitablement, ma mémoire est opérationnelle. Il n'y aucune raison de faire valoir un talent inutile. Les gens, désormais, quand ils voyagent, pour affaires ou dans un des packages vendus par des influenceurs touristiques pour tenter de reproduire leurs photos, parlent à travers leur téléphone qui localise et identifie la ville et traduit automatiquement dans l'idiome local.

Dior se connectait à son téléphone afin de rassembler différentes informations sur sa propre personnalité, accumulées au fil du temps – elle était plutôt fière de me dire que son profil était désormais complet à 87% et qu'il ne lui restait plus qu'un domaine important à définir : la musique, le reste concernait des points de détails.

Mon profil personnel n'était défini qu'à 33%.

- Mais comment ça se fait ?

- Je ne prends pas le temps de le définir.

- C'est beau et effrayant à la fois, tu ne sais pas qui tu es et il te reste tellement de choses à découvrir sur toi-même.

- On peut toujours découvrir des choses sur soi-même.

- Eh bien, dans ton cas bien plus que dans le mien.

- Est-ce que tu penses qu'une fois ton profil complété, rien ne changera, tu aimeras toujours les tomates crevettes sans mayonnaise, les Cosmopolitan avec du gin plutôt que de la vodka, les romans russes plutôt que les bandes dessinées de Franquin ?

Elle m'a regardé un moment, en mordant du bout des lèvres le bord de son verre.

- Tu es un homme mystérieux tu sais. Il y a peu d'avis sur toi en ligne et ton profil est presque vide... Il faut aimer l'aventure pour venir te rencontrer. On ne sait pas ce qu'on va trouver.

- Tu craignais de venir ?

Un silence. Elle m'observait des pieds à la tête. Et puis ses yeux ont attrapé ma bouche.

Et je me suis mis à égréner son prénom, d'une voix venue de loin, une voix pleine et érotique que je ne connaissais pas.

D. I. O. R. Les mots perlaient de mes lèvres et glissaient vers le sol, quelques lettres basses, posées. Sucrées. Gorgées d'eau de pluie.

Je répétais les lettres, une à une, lentement, sans arrêt, encore et encore, elles finissaient par se mélanger. O. R. D. I. R. D. O. Je la regardais fixement. Les lettres vibraient. Elle a pris son téléphone. Le mien a vibré. Je me suis levé et je l'ai embrassée.

Nous sommes sortis. Dehors, il pleuvait. Elle avait oublié son téléphone et son écouteur, elle a couru les récupérer, je l'attendais, lessivé par la pluie. Elle m'a dépassé, ses doigts se sont accrochés à mon bras, elle ne s'est pas arrêtée, nos pas plongeaient dans les rivières tombées de haut, nous courions, des papillons traversaient la tempête et leurs ailes colorées se faufilaient sous le gris métallique et nous courions et elle riait et son rire emportait les papillons un peu plus loin et l'eau coulait le long de son D, se faufilait entre le I et le O et submergeait les pieds du R.

 

Elle roulait sur le matelas, se glissait entre les couches du lit sur lequel elle s'allongeait à la fin des jours sombres et son odeur était partout et à cet instant quelque chose m'a pincé le haut du coeur.

Je l'observais dormir, enfoncer sa bouche pleine de salive sèche sur le tissu de l'oreiller. Je n'avais pas dormi, bouleversé par un sentiment de mélancolie malade. J'observais le plafond et les poutres apparentes quand elle a basculé vers sa blouse jetée au sol. Elle a fouillé les poches et en a sorti son téléphone. Elle portait désormais un long pyjama et un pull ample.

Elle a cliqué.

- Tu vas me noter ?

- Il faut que les autres sachent à quoi elles doivent échapper.

- Ecoute... Je... Je suis désolé.

- Ca ne change pas grand chose au problème.

- Ca ne m'est jamais arrivé.

- Tant mieux pour les autres.

- Ce n'est pas ce que je veux dire... C'est... C'est à cause de toi...

- Ah bon ? Tu manques pas de culot toi!

- Enfin, c'est pas ce que je veux dire. C'est à cause de ce que je ressens pour toi.

Elle continuait d'enregistrer un commentaire sur son téléphone.

- Attends. Laisse-moi quelques heures. Je t'en prie, Dior, juste quelques heures.

Elle n'a pas bougé son bras où j'avais posé ma main.

- Pourquoi ?

- Laisse-moi passer une matinée avec toi.

- Attends, je crois savoir... Vu le peu d'avis que tu as reçus, une fois que j'aurai donné le mien ta note deviendra ridicule et tu perdras la visibilité auprès de la plupart des filles populaires de l'application. C'est ça qui te fait peur ?

Je me suis dressé avec mon téléphone en main.

- Attends, qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu fais ?

Je passais d'un tiroir à l'autre, d'une armoire à l'autre, d'une pièce à l'autre, il y avait un bruit métallique qui résonnait encore quand un nouveau surgissait, que le son du bois qui craque s'ajoutait par dessus et bientôt l'appartement vibrait de ces sons jamais éteints qui montaient jusqu'au plafond, stagnaient là un instant et redescendaient alors, dans un incessant va-et-vient et c'était une cacophonie assourdissante quand j'ai posé mon téléphone sur le plan de travail de la cuisine. J'ai attrapé une petite casserole et je l'ai applatie sur le téléphone, une fois.

Et puis à nouveau. Encore. Et encore.

Et puis j'ai attrapé une casserole plus lourde et le téléphone s'étendait, s'élargissait et puis j'ai trouvé un tournevis, j'ai posé les deux mains sur le manche très court, je l'ai levé par-dessus mon visage et je l'ai abattu sur le téléphone.

Bientôt les sons rejoignaient le téléphone applati, écrasé et perforé et tout redevenait calme.

- Ces notes n'ont aucune importance pour moi. Laisse-moi juste passer quelques heures avec toi.

J'ai alors tourné le visage vers elle. Ses yeux étaient grands et ronds. Elle s'est levée lentement, elle s'est habillée, elle a enfilé une veste et elle a ouvert la porte.

- Allons-y alors.

- Et ton téléphone ?

- Si tu n'en as pas besoin, moi non plus.

Nous marchions séparés de trois bons mètres. Nous ne parlions pas, nous ne disions rien, nous marchions, débarassés du monde. Il n'y avait qu'elle, il n'y avait que moi.

Nous avons marché deux heures, le long du fleuve boueux, jusqu'à un bar d'une zone industrielle, loin au-dessus d'une ancienne usine de vêtements, face aux containers du port. Il n'y avait personne dans ce dédalle tortueux de béton et de cuivre.

- J'ai travaillé ici deux ans, je lui ai dit, afin de la convaincre de me suivre.

Nous sommes montés à l'étage, nous avons traversé la terrasse de graviers et nous sommes entrés dans le second bar, après avoir tapé le code de la porte d'entrée.

L'endroit était étroit. Je suis passé derrière le comptoir, elle s'est assise au bar.

J'ai pris la bouteille de rhum, 4cl, trois gouttes d'Angostura Aromatic Bitters, je savais encore où se trouvaient tous les ingrédients, les vieux réflexes revenaient et, au contraire de tous mes collègues de l'époque, je n'avais pas besoin de réapprendre la disposition à l'intérieur du bar à chaque service. J'ai pelé une pomme, passée au mixer, 3 cl pour le cocktail, le reste pour moi. Les glaçons étaient prêts, vingt secondes au shaker. Dior m'observait en tentant de ne pas paraitre stupéfaite, elle se reprenait à chaque fois qu'elle se rendait compte de son intérêt apparent et jouait l'indifférence. J'ai posé le filtre sur le verre. Et je l'ai fait glisser vers elle.

- Angostoura 1919 Treacle.

Elle voulait me dire qu'elle s'était à peine réveillée, qu'elle n'avait pas encore mangé, qu'elle n'avait pas envie de boire mes créations, elle avait sur le bout de la langue mille raisons de refuser ce verre, mais elle n'a rien dit.

Je me suis essuyé les mains et je me suis éloigné. Là, au fond du bar, il y avait un piano, un piano qui avait survécu à plusieurs générations d'ivrognes et en avait gardé un son unique.

Pourquoi est-ce que je sais jouer du piano ? Eh bien, il semble que je doive la plus grande partie de mes talents, et donc de mon identité, à l'ennui. Personne ne s'ennuie jamais, dans ce monde. Une distraction suit une autre distraction qui enchaine sur une troisième. Moi, sur les longs fauteuils, à côté de la secrétaire ou dans les salles de réunion vides, l'ennui était partout. Et le génie se fomente au creux de l'ennui. Après des années à apprendre les langues, mon père avait eu pitié de moi et il m'avait offert un clavier, un petit clavier pour enfant, portable et au son désastreux. Mais ça m'a suffi.

- Tout est dans le rythme, je disais, comme si je me parlais à moi-même, installé derrière le clavier du piano. Savoir jouer ce n'est pas reproduire les notes inscrites sur un morceau de papier, c'est les laisser respirer, prendre de l'ampleur et parfois les fracasser les unes contre les autres, c'est laisser la musique décider, c'est laisser la musique vous guider, selon la tonalité de l'instant, du lieu et du temps. Les doigts glissent sur l'ivoire du clavier mais c'est le corps qui vibre et le cerveau qui s'ouvre, lentement, comme une fleur assoifée sous la rosée et les dernières notes approchent, amplies de la puissance de toutes celles qui ont précédé. Et puis le silence. Un silence qui laisse passer une lumière nouvelle. Les coeurs et les corps ont basculé. Le silence n'est plus le silence. Il a une tonalité et une couleur.

J'ai relevé les mains du clavier.

Dior avait tout oublié des désastres de la nuit. Elle s'est installée sur un fauteuil au tissu clair. Et son regard a changé. Et son regard, qui découvrait la musique, a basculé vers un monde nouveau duquel il ne reviendrait jamais.

Je me suis installé face à elle.

- Eh bien, j'espère que ça t'aidera à compléter les 13% restants de ton profil, je lui ai dit.

Elle a avalé une courte gorgée de son cocktail et elle a recraché un glaçon au fond de mon oreille. Puis elle a ri.

Dehors, le ciel se fracassait.

Son visage long au regard lumineux s'est tourné vers moi.

- Comment connais-tu par coeur le code de la porte d'entrée ?

Alors j'ai rapproché mon siège du sien et je lui ai raconté l'histoire de mon père, qui était le commencement de mon histoire. Dehors, il n'y avait pas de lumière. Entre nous, le faible éclairage d'une vieille lampe à pétrole.

Nous avons fait l'amour là, entre les fauteuils, les odeurs de whisky, de genévrier, de menthe et de houblon malté.

Quand je me suis réveillé, son corps parcourait les draps et elle me caressait l'oreille.

Je l'attendais chaque jour à la sortie de son travail. Elle me scannait, écoutait la voix métallique lui résumer les notes et les commentaires brefs qu'elle avait enregistrés et nous reprenions le cours des choses là où nous l'avions laissé.

Nous marchions dans les parcs et je lui parlais des oiseaux, des bruits des oiseaux, elle me défiait de trouver la réponse plus rapidement que le logiciel de son téléphone, je perdais à chaque fois mais quand on cherchait un pic-vert, je lui parlais de Woody Woodpecker, quand on croisait une cigogne, je lui parlais des bébés en posant une main sur son ventre, quand on entendait une hirondelle, je lui parlais des cerf-volants de Kaboul et quand un canard traversait les terrains vagues à reculons j'imitais Donald Duck.

Je lui parlais de cinéma, de musique, de littérature et puis je m'endormais entre ses cuisses.

Un matin, elle m'a dit, les larmes aux yeux :

 

- Tu ne m'oublieras donc jamais. Tu te souviendras de ce que j'aime, tu me feras découvrir des cocktails qu'aucun bar ne pourra jamais me servir, tu te souviendras de mon odeur, de nos nuits, de nos matins, du téléphone que tu as détruit, de tes pannes sexuelles et moi, moi, il faudra qu'un logiciel me rappelle qui tu es, ce que nous avons vécu, en quelques mots trop court.

Alors je l'ai emmenée manger et au fond d'une brasserie bondée, je lui ai dit :

- Tu peux travailler ta mémoire, ce n'est pas inéluctable cette situation. Souviens-toi de ces saveurs, souviens-toi de ces bruits, de ces histoires, de ce visage, mon visage, essaie de travailler à la mémorisation de tout ça. La mémoire est un muscle et aussi atrophiée puisse-t-elle être, elle existe et peut à tout moment se développer. Il n'y a pas de fatalisme là-dedans, Dior. Tu peux tout changer.

Mais au fond, cela n'avait pas tellement d'importance. J'aimais ce pouvoir que la mémoire vous procure et je lui racontais des détails sur la forme de son sexe avant que le logiciel lui ait rappelé qui j'étais et parfois je lui retirais son téléphone et je lui demandais, te souviens-tu de moi ? Fais un effort. J'avais aussi placardé une liste de dix mots étrangers sur son frigo qu'elle devait tenter de se rémémorer à chaque nouveau trajet vers le réfrégirateur.

 

Et puis la réalité s'est rappelée à moi. Elle l'a fait discrètement, par un courrier arrivé en fin de semaine. J'étais en permission depuis des semaines et mes services étaient à nouveau requis pour une période d'au-moins 6 mois. J'étais attendu lundi matin pour inspection à la caserne avec un départ immédiat.

“L'Histoire s'écrit encore, je lui ai dit, en partant. Mais j'ai confiance dans les prévisions de ces politilogues américains et une fois que toutes ces histoires seront terminées, je pourrai rester ici indéfiniment.”

Dans la carlingue de l'avion qui nous transportait, les hommes ne parlaient pas. La plupart tenaient une photo entre leurs doigts. Quand le ventre de l'avion s'est ouvert à nouveau, un vent brulant s'est engoufré et un sable fin, presque poussiéreux, s'est posé sur les paupières.

Le campement était en bordure du désert, posé contre une montagne aux mille couches où se superposaient des reflets de sang, de cuivre et de préhistoire.

La journée nous traversions une partie du désert pour rejoindre une ville qu'on percevait à peine de loin, immense et applatie sur le sable.

“Notre présence est indispensable dans le but d'assurer une transition calme et ainsi permettre l'installation effective des nouvelles institutions. Nous avons pour mission de les soutenir dans la transition démocratique qui s'opère dans la région et qui pourrait être troublée face à une jeune et fragile nation. Nous avons pour objectif de les soutenir dans la logistique militaire et éducative jusqu'à la création d'une force de défense suffisamment solide et résistante capable d'assurer la défense et la sécurité des institutions et du territoire.”

La lettre était posée à côté de mon lit de camp.

Et le plafond de poutres apparentes surgissait et l'odeur de ses draps et ses doigts qui attrapaient mon pull quand les papillons s'envolaient...

… ohn ! John ! John-Henry bon dieu !

Il a attrapé mon bras, j'ai basculé dans le fossé.

- A couvert bon dieu ! On essuie des tirs de l'immeuble à l'ouest. On pense que c'est un isolé mais il va falloir le neutraliser tout de suite. On attend le soutien motorisé et puis au signal on se disperse, tu pars par là, moi par là, et on se rejoint là, à couvert, mais avec une visibilité.

Il avait sorti une carte plastifiée et m'indiquait des points entre les batiments, les routes et Dior. Je courais, les mains posées sur mon arme et devant il n'y avait que ce visage nettoyé par la pluie et le bruit de la guerre. Je courais, je hurlais, je tirais et c'est le son de sa voix qui me revenait.

J'ai suivi le blindé qui nous ouvrait la route, sous le feu nourri d'un homme en colère. J'ai pénétré dans le batiment, je me suis collé au mur, dans l'ombre et je me suis frotté plusieurs fois les yeux et je me suis nettoyé le nez comme je pouvais. Il n'y avait qu'une odeur, celle du remou de ses hanches.

Le caporal est entré dans le batiment.

- Bon dieu John-Henry, si tu veux survivre, va falloir te purger le cerveau une bonne fois mon gars.

Il m'a attrapé le visage de ses deux mains et il m'a dévisagé avec un regard immense.

- Tu purges ?

Je clignais des yeux. Le plafond de son appartement disparaissait.

- Tu purges ?

Je balançais le regard, ses fesses posées sur le bord du lit contin...

Sa main gantée s'est écrasée sur ma joue. J'ai ouvert les yeux.

- Je vais pas crever pour toi mon gars.

Il m'a frappé encore une fois.

- Alors tu purges tout de suite !

L'escalier était sombre et entravé entre le deuxième et le troisième étage. Nous avons tenté de le contourner par une échelle d'accès qui partait de la cour. Quand je suis arrivé au troisième étage, j'ai tendu la main vers le caporal. Et le bruit. Et les murs qui explosent. J'ai appris bien après qu'un tir de mortier venait de détruire l'appartement d'où partaient les tirs. Notre intervention était trop longue et c'était la vie d'autres soldats et d'autres civils qui étaient en péril, ils ont alors pris la décision de tirer.

A la fin du jour, les visages étaient dissimulés par les sables collants. La poussière acide des batiments fondus collait aux dents.

J'avais deux jours de repos après des blessures à l'oreille et à l'oeil.

Deux jours et trois lettres, envoyées à des adresses différentes, chez elle, chez moi et à son travail. Je ne savais pas où elle était, je lui avais laissé les clés de mon domicile. Chaque lettre était différente. Je ne vais pas vous les lire, elles étaient brèves, aussi sèches que peuvent l'être les larmes du désert, aussi mélancoliques que les blattèrements des troupeaux de dromadaires, caravane interminable en route vers les côtes de la Mer Rouge, aussi lyriques que le permettent les coeurs abandonnés des soldats dissimulés sous les dunes de sable.

Et puis la guerre a repris. La guerre d'attente. La guerre des nerfs. La guerre de transition. On marchait dans les rues, on roulait dans les déserts, on jouait au foot quelques instants avec des gamins, des filles aux lèvres brulées nous demandaient des biscuits salés.

Il n'y avait pas de réponse. Il n'y avait rien. Alors bientôt les odeurs de son appartement, les textures de ses cuisses, les perles accrochées aux lettres de son nom, tout s'effaçait lentement sous les bourrasques des vents brulants.

La nuit, parfois, je sortais du camp, je m'asseyais au pied de la montagne et j'observais le ciel, j'observais la voie lactée, j'observais la galaxie se dévoiler et se répandre par-dessus le désert, par-dessus ce silence spectaculaire.

Après des mois harassants, à bouffer des kilos de sable, le prochain bataillon allait prendre le relais.

Je revenais.

 

Dans l'avion qui nous ramenaient chez nous, les regards avaient changé. Quelque chose, au fond, avait basculé.

J'ai dormi deux jours entiers et puis je me suis réveillé au matin du troisième jour avec une panique diffuse au fond du ventre. Dior. Je suis sorti, Dior, je marchais rapidement, son nom sur mes épaules. Et puis je me suis rendu compte que je ne savais pas où j'allais. Je ne savais plus où elle habitait. Je tournais sur moi-même et des murs immenses se dressaient autour de moi. D. I. O. R. J'ai fouillé dans le téléphone que l'armée m'avait procuré. Je n'avais rien enregistré, aucune note, aucune photo. Aucune adresse. Les lettres étaient envoyées à son nom et le logiciel se chargeait de trouver les adresses mentionnées – domicile, travail. Et on ne pouvait pas être informé de l'adresse d'une personne à laquelle on n'est, d'un point de vue du logiciel, attaché d'aucune manière. Je marchais de plus en plus vite dans les rues, dans une direction, puis dans une autre, sans aller nulle part. J'arrêtais les gens dans la rue, je leur disais, Dior, je cherche Dior, n'avez-vous pas vu Dior ? Savez-vous où habite Dior ? Après vingt minutes, des policiers m'ont demandé ce que je faisais, je leur ai monté ma carte militaire et ils m'ont laissé repartir en me conseillant de ne plus importuner les gens.

Je marchais, je laissais mes pas me guider, je tentais de retrouver l'image de l'appartement, les odeurs, et de retrouver la porte qui s'ouvrait de l'intérieur, l'ascenceur qui descendait et je tentais de retrouver à quoi ressemblait la rue quand je posais un pied à l'extérieur, mais à chaque fois il n'y avait que les traits flous de son visage.

La nuit est arrivée, je ne pouvais rien faire d'autre que de continuer à marcher, d'épuiser cette panique froide qui me tenait le ventre et le coeur en étau. Il n'y avait plus rien d'autre à faire que de marcher et d'espérer. Parce que rien, absolument rien d'autre n'avait d'importance. Je la retrouvais. Ou je m'épuisais à essayer.

Au petit jour, j'ai repris connaissance. Je tentais de comprendre où j'étais. Et il m'a semblé reconnaitre un croisement. Je me suis assis. Et j'ai observé les gens. Les gens marchaient sous cette lumière particulière que j'avais aperçue il y a des mois. Je me suis mis à courir. Dans un sens, puis dans l'autre. Et je l'ai retrouvé. Il était là. Le bar où l'on s'était rencontré, “proche de son lieu de travail”, c'est ce qu'elle avait dit à l'époque.

J'ai souri, posé les mains sur les genoux. Mes joues étaient desséchées. Je me suis assis et j'ai attendu. Les gens passaient, tous marchaient, plus ou moins vite. Le temps n'avait plus d'importance. Combien de temps ai-je attendu ? Des heures ? Des jours ? Je ne peux pas dire.

Et elle est apparue. Elle marchait. Je me suis levé, je l'ai contournée et je me suis mis face à elle.

- Dior.

Son visage brillait, sa peau paraissait souple et soyeuse. Et j'avais l'impression que de larges cicatrices me balafraient le visage, avec mon odeur de rat humide.

Elle m'a scanné. Je me suis avancé.

- Utilisateur inconnu, elle m'a dit.

J'ai senti mes yeux se vider et tomber jusqu'à mes genoux.

- Pardon ?

- Je vous demande de m'excuser monsieur, je suis pressée.

Elle m'a contourné. Et puis une ligne des conditions d'utilisation du logiciel m'est revenue, intacte, surlignée, agrandie : “Tout profil inactif est supprimé après 90 jours.”

Il est difficile de décrire avec justesse les larmes et le désespoir d'un homme. La panique diffuse qui me pesait sur l'estomac depuis quelques jours a éclaté d'un coup. Plop. Un son clair, discret, qui remontait du ventre. Et le désespoir entier de l'humanité se trouvait là, concentré là, dans un seul homme. Et mes joues se creusaient et mes yeux se vidaient et la tempête se levait au fond de moi.

J'ai couru vers elle, des larmes lamentables sortaient de mon nez, de ma bouche, des larmes qui font des bulles éclataient au bout de mes cils.

- Je vous en prie monsieur. Vous êtes ridicule.

Je lui barrais encore la route.

Je lui ai parlé des cigognes, de Woody Woodpecker, de Daffy Duck, des mots sur son frigo, de son cocktail préféré, de la musique dans les bars.

Elle a attrapé son téléphone, elle voulait me mettre une note négative. Le logiciel ne me reconnaissait toujours pas.

Je la regardais avec la puissance, le désespoir et l'amour de tous ceux qui m'ont précédé, avec le poids de tous les hommes qui sont nés et sont morts sur cette Terre avant moi, pour les yeux d'une femme qui ne les reconnaissait pas.

- Vous m'importunez, a-t-elle dit dans un mépris glacial. Si je vous retrouve encore sur mon chemin, je vous fais enfermer sur le champ!

Et alors la terre s'est ouverte sous mes pieds, le sol disparaissait et je commençais ma chute. Alors j'ai attrapé son bras pour ne pas tomber, pas tomber trop vite, je voulais que la chute soit douce.

Mes doigts se sont accrochés à son bras et son duvet s'est aussitôt hérissé, alors elle a baissé les yeux, elle regardé son bras un moment et puis j'ai vu ses yeux s'ouvrir et son visage se pencher vers l'homme qui tombait à ses pieds. Elle paraissait surprise. Elle a posé ses doigts sur les miens, elle cherchait à définir la texture de mes mains et puis elle a relevé la bouche vers moi.

Et dans ses yeux une lumière.

Et sur son visage une éclaircie.

 

Et elle a souri.

Et elle a enfin souri.