Di american drim

L’Amérique c’est tout ce que t’avais toujours voulu.

L’Amérique maintenant t’y es. Bordel, t’y es !

C’est le rêve américain, dude. L’american dream, mon homme. C’est le tien. Tu le vis. T’es dedans.

T’as étudié toute ta vie en anglais. Baku tu rêvais juste de la quitter, de lui balancer quelques doigts, des aurevoirs tièdes à travers un hublot et puis te retourner vers l’écran du siège en face et lire : « Welcome to Amrerica, folks ».

Tu débarques tu déroules ta grande carcasse, t’es américain, ça crève les yeux, ça crève les oreilles de ton accent du Minnesota, t’as jamais été autre chose qu’un Américain. Tu défais ta valise et tu sors la fille, tu la sors cette fille que t’avais rencontrée sur les bancs du lycée, le premier amour, le seul amour, la première, la bonne. Le rêve américain. American Dream.

Tu fais des études, faut bien le commencer par un bout ce rêve. Alors tu commences par des études. Et la fille aussi.

Tu l’as préparé ton rêve américain : le New Jersey, c’est démocrate, c’est tolérant, c’est proche de Big Apple, c’est proche de l’avenue 5 et puis de la 42 aussi. Tu connais les bars et les restos où il faut sortir. Où il faut boire. Où il faut manger. Tu connais tout ça. C’est ton pays. Pas trop loin de la city of brotherly love, t’es proche du cœur, de l’histoire de ton nouveau pays. Ton seul pays. C’est le rêve américain et tu le vis.

T’étudies. Tu te familiarises. Tu lis. Tu regardes. T’écoutes. T’as le nez, les oreilles, les yeux. Partout. Tu t’imprègnes en lui. Il s’imprègne en toi. Tu fais aucun effort : t’as toujours su que t’appartenais à cet endroit.

La fille devient la femme. Tu retournes te marier près de ta mère, t’as pas eu le choix. C’est comme ça, tu le sais, tu t’en fous, ça dure que quelques jours, après tu reviens. Home. Sweet home. A la douane ils te posent encore des questions, comme ça, pour savoir, toi tu t’en fous, tu le sais que ça se mérite le rêve américain. Tu prépares bien ça, t’imprimes tous les documents administratifs, t’amènes tout ce dont ils pourraient avoir besoin les gars à la douane, on ne sait jamais, tu le sais alors tu te prépares. T’es toujours bien préparé.

La femme elle fait un doctorat, tu la soutiens, être qualifié, travailler, c’est partie du rêve américain, you know it. Tu vis dans un petit appartement près d’une grand route, on commence toujours petit. Et puis c’est mieux de commencer petit, ça te garde en appétit, tu le sais, t’as lu la bio de Jobs, Ortega, Dejoria. Tu grandis petit. Tu rêves pas de grandeur. Tu rêves du quotidien. Tu rêves de l’habitude. Au milieu du rêve américain. Avec la femme. The american dream.

Tu sais comment on vit dans le rêve américain, tu sais comment te comporter, tu connais la norme, tu l’as intégrée, la norme c’est toi, tu t’émeus devant les chiens écrasés des voisins, tu comprends les vieilles femmes qui viennent t’expliquer comment les nouveaux voisins cubains font beaucoup trop de bruits alors tu signes leur pétition et puis tu te questionnes un peu pour savoir si t’as bien fait, tu as des valeurs, tu roules à 50 MPH quand tu sors de ta nouvelle maison et si les cops t’arrêtent, tu réponds gentiment, ils ont raison, tu le sais, tu te soumets à la loi, force est la loi, tu le sais. Dans le rêve américain. Tu écoutes la radio en rentrant du boulot, tu t’intéresses à ce pasteur musulman devenu chrétien qui est redevenu musulman quand on lui a demandé pourquoi tu crois en Jésus et tu en parles à la femme, le soir, en mangeant de la viande blanche et pas de carbs, parce que t’as pris un peu, tu travailles beaucoup, tu le sais, tu le savais, c’est le rêve américain que tu vis. L’american dream. T’as pas trop le temps pour le sport. T’aimes pas ça. T’as essayé l’abonnement au gym. T’aimes pas ça. Courir après rien.

T’aimes ta nouvelle maison. La tienne. A toi. Et la femme. Tu touches du bifton. Tu travailles. Tu le mérites. T’achètes une bagnole. Fonctionnelle. Pas tape à l’œil. T’as le fric. Tu choisis. Les fruits du rêve américain.

Et la femme attrape un ventre rond. Très rond. Très ventre. T’y arrives enfin. Tu l’as, ton rêve américain. Quasiment. Ton boulot. Ta baraque. Hopewell. Une heure de NY. Une heure de Phillie. La campagne. Un village. Mais tout. Absolument tout. Les chevreuils, les lapins, les restos indiens, les grocery stores, tout. Une femme. Un ventre très ventre. The american dream.

Tu l’appelles Marmara. Tu fais des photos. C’est le tableau que tu mettras dans ton salon. C’est ton tableau. Come on. You got it ! Le rêve américain. En une photo. The american dream. La fille. La femme. Toi.

Le rêve américain, c’est le quotidien, c’est tes jours, tes nuits. La femme travaille beaucoup et ne s’occupe pas beaucoup de la fille. Toi, tu te lèves, 06h53. Tu ne déjeunes pas. Tu déposes la fille au day care center, à 10 minutes de ton bureau. Tu travailles. Tu n’es pas passionné. Tu n’as pas de passion. Tu n’en as pas besoin. American dream. C’est bien assez. Tu rentres, 18h30. Avec la fille. Tu te changes. Short. T-shirt. Pieds nus. Tu te promènes dans ta maison, tu allumes la télé pour faire passer le temps à la fille. La femme rentre, tu coupes du parmesan dans la salade, tu coupes toujours du parmesan dans la salade. Tu cuis la viande blanche. No carbs. La femme remonte travailler dans ta chambre, tu couches la fille, tu descends dans ton salon, tu regardes une série sur ton Ipad et tu dors. Tu te lèves à 6h53. Le rêve américain. Les mêmes gestes. Les habitudes. Le quotidien. Le rêve américain. Il te faut tout ça. T’es bien là-dedans. Comme dans un vieux pyjama. Tu perds pas pied comme ça. Ta vie est réglée. Tout est réglé. Et t’aimes ça. You love it. More : you need it. La femme travaille le week-end. Tu emmènes la fille à la piscine. Tu fais les courses. Tu retournes les emballages, tu manges seulement bio, seulement sain, pas trop de graisse, pas trop de calories, pas trop de sucres. Tu rentres, tu fais la lessive. La cuisine de la semaine. Regular Sunday. Lovely Sunday. Ton rêve américain.

Tu pars en vacances à Porto Rico. Tout compris. Pas de risque. Des certitudes. La qualité. Tu connais le club, t’as lu les critiques sur internet, c’est le meilleur spot pour toi, tu sais, t’as étudié le dossier, t’as bien étudié le dossier. T’étudies toujours bien tes dossiers. T’es heureux là-bas. T’es bien. Il manque rien. Tu dépenses ton argent. Le rêve américain.

Le samedi, t’as des amis indiens, ils ont un gamin, le même âge que la fille. Tu les vois une fois par mois. Tu es normal. Parfaitement normal. Regarde le tableau. Tu es la norme. Tu es heureux. Et ce soir il y a des amis à la maison. Alors tu leur sors du vin, t’as acheté des bouquins sur le vin, t’en bois presque pas mais faut des passions, faut s’intéresser, faut agrémenter, faut pimenter. Le tableau est là. Le rêve américain. Il continue. Tu le continues. Alors maintenant tu parles de vin à table. Tu connais. T’as lu. T’as beaucoup lu. Alors tu parles.

Le mercredi tu prends des cours de tennis. T’aimes ça. Ca te détend. Le tableau, le rêve américain. Tu complètes. Tu peaufines. Nouvelles habitudes. Nouveau quotidien. Tu peaufines, par petites touches. Tu malaxes gentiment ta vie. Sans brusquer. Ce que t’es bien dans cette vie. Tu le savais. Mais quand même. The american dream.

Et puis ce matin. 06h23. Tu vois que la femme t’attend debout, devant la porte de ta chambre, toute habillée. Elle te dit qu’elle a déjà conduit la fille au day care. Tu comprends pas, c’est pas l’habitude, pourquoi changer des habitudes qui marchent. Elle s’assied sur ton lit. Elle te regarde.

 T’es pas taiseux, t’es pas causant, t’es pas drôle, t’es pas morbide, t’es pas con, t’es pas intelligent, t’es pas amer, t’es pas acide, t’es pas maigre, t’es pas gros, t’es pas musclé, t’es pas faible, t’es pas fort, t’es pas beau, t’es pas laid, t’es pas intéressant, t’es pas inintéressant, t’es pas charismatique, t’es pas transparent, t’es pas débrouillard, t’es pas assisté, t’es pas gentil, t’es pas méchant, t’es pas brillant, t’es pas médiocre, t’es pas heureux, t’es pas malheureux, t’es pas content, t’es pas fâché, t’es pas attractif, t’es pas repoussant, t’es pas passionné, t’es pas passionnant, t’es pas attirant, t’es pas repoussant. T’es grand. T’es juste grand.

Elle te dit ça d’un souffle, sans respirer, tu la regardes. Tu réfléchis. Qu’est-ce que tu dois faire ? Tu prends rendez-vous chez un thérapeute de couple, tout ira mieux, les couples traversent des crises, ça arrive à tout le monde, tu connais des gens qui ont eu des moments difficiles, ils s’en sont sortis, tu vas t’en sortir, y a pas de raison, y a sûrement pas grand-chose à rectifier. Des petites retouches à faire, tranquillement, dans le quotidien. Tu fais ce qu’il faut, right ? Qu’est-ce qui n’irait pas d’ailleurs ? T’es dans la norme, tu fais ce qu’il faut. Pas de faute grave, sir ! I promise.

Tu t’endors le soir sur le canapé en regardant un match de baseball. T’aimes les Phillies, les Knicks, les Yankees, Manchester United, Federer et les bières belges. Tu te lèves jamais la nuit pour les regarder et t’en as jamais vu aucun dans un stade. Mais tu les aimes, comme ça, le soir, parfois, à la télé. Ou avec les amis indiens. Tous dans le rêve américain. The american dream.

Ce soir, la femme s’habille en robe de gala, elle t’invite au restaurant, tu comprends pas, on est mardi, y a rien de prévu le mardi, tu lui dis qu’y a encore les restes de la veille, tu comprends pas pourquoi faudrait aller au resto, y a à manger dans le frigo. Tu fais réchauffer une assiette dans le micro-ondes, la femme n’a soudainement plus faim, elle s’assied sur la chaise de la fille, la petite, tu la regardes, tu comprends pas pourquoi elle s’assied là, elle serait mieux sur une chaise normale, c’est trop petit, c’est pas confortable si bas.

La femme pleure. Tu parles pas. Tu sais pas quoi dire. Elle reprend sa respiration. Elle te dit qu’elle aimerait retomber amoureuse. Elle te dit qu’elle rêve toujours de se faire attraper par un gars, comme ça, un inconnu, dans les toilettes. A Porto Rico, elle regardait par-dessus ton épaule, elle regardait l’autre derrière, un père, avec sa famille, elle regardait que lui, elle rêvait que de lui, qu’il l’attrape, qu’il la saute. Fort. Tu vois ? Elle travaille autant qu’elle peut, elle prend tout ce qu’on lui propose pour ne pas avoir de temps libre, pas le soir, pas le week-end, pour plus te voir, pour t’entendre le moins possible, parler, respirer, vivre. Elle peut plus. Elle peut juste plus. Elle va s’en aller.

Tu lui dis que c’est pas possible. Tu peux pas vivre sans la femme. Tu peux pas vivre sans la fille. Ta vie peut pas changer si brutalement. Tu lui dis que ça, c’est impossible. Toi tu l’aimes. Tu crois. Tu penses. Enfin, tu parleras de tout ça chez le thérapeute, tu gardes ça pour le thérapeute, on parle de ça chez le thérapeute.

Elle te dit qu’elle sait pas, elle doit partir, elle doit prendre l’air, la femme a besoin d’autres expériences, d’autres hommes, d’autres vies, tu lui dis que ça se discutera chez le thérapeute, il saura quoi faire le thérapeute. Elle te dit non. La femme sait quoi faire. Elle va partir, elle pense bien. Au moins pour un temps.

Tu recules sur ta chaise. Et tu réfléchis. Tu fais toujours ça. Pas de décisions précipitées. Pas de folie, pas de décision illogique, absurde, pas de geste gratuit, maladroit, involontaire. Tu réfléchis, tu analyses, tu pèses le pour et le contre, tu pèses les avantages et les inconvénients, tu ne fais jamais rien d’irréfléchi, t’es pas du genre impulsif, guidé par la colère ou l’enthousiasme, tu analyses froidement et t’es plutôt fier de cette capacité. Le rêve américain, c’est par là. Mode d’emploi. Tu comprends pas bien l’expression, suivre son instinct, enfin si tu crois, ça doit vouloir dire agir comme un animal, genre un chien. Toi tu suis ta raison. Et si la planète pouvait davantage suivre sa raison dotée d’une froide et méthodique capacité d’analyse, alors les décisions prises seraient forcément meilleures. Tu comprends pas les comportements de la femme qui fait chanter « shake your booty » à la fille, ou qui se baigne nue dans une piscine privée après un mariage. Ca n’a pas de sens. Ca n’a aucun sens. Tu passes une partie de la nuit sur ta chaise. Tu ne parles pas. Tu ne bouges pas. Tu réfléchis.

 

Et puis ce matin tu te réveilles. La maison est calme. T’aimes ça, le mercredi. C’est comme ça que ça devrait être un mercredi matin. Puis la fille se met à crier ton prénom, tu l’habilles, tu l’installes dans la voiture. Tu es heureux. Usual Wednesday. Tu oublies d’embrasser la femme alors tu remontes, tu ouvres la porte de ta chambre, tu te penches vers elle et tu lui embrasses le front. Tu essuies sa lèvre inférieure éclaboussée par quelques gouttes de sang qui proviennent probablement de sa gorge tranchée. Tu sors, tu lui souhaites une bonne journée. A ce soir surement, tu lui dis. Tu reviendras à l’heure, comme d’habitude. Et tu pars travailler. Tu pars conduire ta fille. Après tout, tu vis le grand rêve américain.