FAO

Date: 
29/10/2012

La serveuse se penche vers moi : « Vous voulez autre chose Mr Grossman ? »

La nuit s’est étendue sur le tarmac, par-delà les immenses vitres opaques, face à moi.

Les hauts parleurs annoncent que le vol  TB05632 à destination de Kinshasa est prêt à l’embarquement des premières classes.

Je balance ma main en direction de la serveuse qui attend toujours à côté de mon fauteuil, je ramasse ma valise de cabine et je quitte le lounge de l’aéroport de Londres. Les gens me saluent, ils sourient gentiment.

A côté de mon siège, 1F, une grande femme blonde s’installe, elle est sèche comme le charbon. Je la regarde plusieurs fois, elle se retourne et je lui demande : « FAO ? » Elle balance plusieurs fois la tête en signe d’acquiescement puis elle se détourne et feuillette des dossiers rangés dans une farde en plastique jaune.

Je regarde par le hublot les lumières déposées en bord de piste. Mes yeux se ferment : je reviens d’une réunion à New York et je suis repassé au siège de la Food & Agriculture Association, à Rome, pour régler quelques affaires.

Au décollage je me réveille et l’hôtesse de l’air me regarde, elle me sourit et me tend un verre de Prosecco. Je lui souris, je me frotte les yeux et je pose le verre sur mon accoudoir.

A ma droite, je réalise qu’une femme noire s’est assise. Je me dresse et je regarde par-dessus mon épaule, je pense bien que c’est la seule personne noire en première classe. Je la regarde un moment. Elle n’est pas spécialement jolie, sa bouche n’est pas pulpeuse, ses seins ne sont pas tellement visibles Je la regarde et je me demande si elle est mon type de femme. Je ne pense pas. Chacun a  ses propres critères : des filles aux chevilles fines, des filles aux grands yeux, des filles très minces aux cheveux noirs corbeau ou, pour on ne sait quelle raison, les filles qui s’asseyent seule à la terrasse d’un café, qui croisent les jambes et qui ne font rien d’autre que regarder passer les gens. Ce qui est certain, c’est que cette femme ne porte aucune de mes préférences. Je la regarde et je ne vois rien qui m’attire.

Je me balance doucement vers elle et je lui demande : « FAO ? » Elle me dévisage puis elle détourne son visage vers le hublot, on voit maintenant la terre de haut, si lumineuse. Je me penche à nouveau vers elle : « Sommet de FAO ? A Kinshasa ? »

- Non… Kinshasa, c’est mon pays. Je rentre à la maison.

- Ah.

- Un retour volontaire comme ils disent.

- Bon. Excusez-moi alors.

- Forcé.

- Pardon ?

- Un retour volontaire forcé.

Elle ne répond à aucun de mes critères. Elle est pourtant la femme parfaite. Ma femme parfaite. Elle n’a rien de ce que ma femme idéale aurait et pourtant, elle est parfaite. Je la regarde et ça me tord le ventre. Elle, se noie dans l’obscurité du hublot.

L’hôtesse relève le plateau de mon accoudoir et dépose un risotto aux cèpes. Je me tourne vers ma voisine. Je lui tends ma main en lui murmurant : « Jacques, enchanté. » Elle se retourne, me sert timidement la main.

« Jalia »

S’en suit un repas gargantuesque. Six services. Et une bouteille de vin rouge. J’essaie de nouer contact avec ma voisine mais elle garde la tête posée du côté opposé au mien. L’alcool et le décalage horaire m’emportent rapidement.

Quand je me réveille, je dois être un des derniers passagers à bord. Mes voisines ont disparu et l’hôtesse de l’air me tend un coupon de réduction valable dans un fast food de l’aéroport. Je m’apprête à lui demander si elle n’a pas vu passer ma voisine noire, je me rétracte au dernier moment et je sors de l’avion en tirant ma valise de cabine.

Dans les couloirs de l’aéroport traine une chaleur moite et pesante. Je passe rapidement les douanes. Dehors, plusieurs véhicules blindés aux vitres teintées nous attendent. Un homme, un noir, robuste et plutôt court, porte des lunettes de soleil. Il s’avance vers moi, il tient un panneau en carton sur lequel il a écrit au feutre « FOA ».

- Monsieur Grossman, FOA ?

- FAO, je réponds.

Il m’ouvre une portière et je m’installe sur la banquette arrière et j’aperçois, déjà installée,  cette femme blonde et sèche. Elle tient toujours ses dossiers en main et fait mine de les lire avec attention. Le cortège démarre. La plupart des routes que nous empruntons ne sont pas asphaltées, la route est cahoteuse, ce qui dérange la lecture de ma voisine qui serre les mâchoires pour ne rien laisser paraitre. Nous traversons des villages de banlieue, le trafic est encombré et des enfants marchent à hauteur de ma vitre puis ils courent et se remettent à marcher en appuyant une main contre la portière. Le garde du corps qui nous accompagne me tend une barre de chocolat.

« Mangez mais ne leur donnez pas, sinon ils vont vouloir rentrer dans la voiture, ils vont nous harceler… »

Je la glisse dans ma poche et j’allume mon portable. Je parcours ma liste de contacts.

Il n’y a rien à « Kinshasa ». Je ne connais personne à Kinshasa. Heureusement, la réunion ne doit durer que deux jours.

J’ai pratiquement oublié la présence de cette femme, à côté de moi, à l’arrière de la voiture. Elle se secoue, repose ses feuilles, jette un œil par la fenêtre et me dit dans un anglais sec : « Vous êtes déjà venu ici ?

- Deux fois.

- C’est ma première fois. Je n’imaginais pas du tout ça.

- On ne s’habitue jamais aux mégalopoles africaines.

- Vous connaissez Kinshasa ?

- Kinshasa, oui. C’est très luxueux. Très propre.

Son visage laisse transparaitre une hésitation évidente. »

J’ajoute :

« Je n’ai jamais mis un pied en dehors du centre hôtelier. »

Elle sourit et je me dis que je n’ai pas fait ce déplacement inutilement. La voiture s’enfonce dans les parkings souterrains du complexe qui fait office d’hôtel et de centre de conférence. Quand on ressortira de là, ça sera pour rejoindre l’aéroport. Les gens pensent que je voyage. Mon passeport voyage. Moi non. Et c’est très heureux.

Je débarque, mon bagage est pris en charge. Nous montons à l’étage 23 où une conférence de présentation a lieu. « L’épidémie de peste ravage les troupeaux d’ovins et de caprins au Congo, c’est un problème... » Je m’installe, la présentation est courte. Je me lève et je descends manger au réfectoire. Etage 8. Nous mangeons par grandes tablées, l’ambiance est détendue. La journée se poursuit, anonyme, dans une salle, dans une autre, à dix, à cinquante. Je ne connais pas vraiment le dossier, je travaille trop, j’ai besoin de repos. Je ne sais pas vraiment ce que je fais ici, je ne suis pas spécialiste de ces matières, la peste, les chèvres, les moutons, l’Afrique… Je traverse les couloirs, on regarde le badge accroché autour de mon cou, je prends des ascenseurs, j’entre dans une salle, je m’assieds, je vais aux toilettes. Je ne pense qu’à cette femme noire. Je pense à Jalia. Elle n’est pas ici. Alors je pense à cette femme blonde. Nous dînons ensemble, je prends une douche et je la rejoins dans la chambre 423. Elle est vaste, les rideaux sont baissés, dehors, il n’y a rien à voir. Autour de l’hôtel il n’y a rien, que des arbres, que des pelleteuses. Les rideaux sont baissés. Partout. La soirée est agréable, la femme pas trop. Je regagne ma chambre durant la nuit et je ressens ce sentiment étrange de culpabilité : peu importe qui était entre mes cuisses ce soir, peu importe si je payais ou pas, peu importe son visage, peu importe ses jambes, peu importe ses lèvres, peu importe ses seins. Peu importe. Je croise une confrère danoise, elle semble transpirer, sa chemise est défaite. Je lui souris. Finalement peu importe.

Je me réveille vers 7h30, malgré la fatigue. Le climatiseur ne fonctionne plus et la chaleur de la chambre est moite et étouffante.

Les réunions reprennent rapidement. La journée doit se terminer aux alentours de 22h et je prends l’avion vers Paris à minuit. Je ne regarde plus les visages concentrés et déterminés des gens autour de moi, leurs regards sont pesants, je suis épuisé. Mon regard ne dépasse plus leur cou. Des tailleurs gris et des cravates rouges présentent des power-points détaillés sur les foyers épidémiologiques, des cravates grises et jaunes président une assemblée, un tailleur vert sombre m’interpelle sur les capacités de réaction des firmes médicamenteuses à cette mutation de la maladie, je bredouille, une cravate rose vient à mon secours. J’ai la sensation d’étouffer. Je me lève un peu machinalement pour me diriger vers la fenêtre, elle est en réalité trop grande et on ne peut pas l’ouvrir. Je relève les stores. Nous sommes au 14ème étage.

Des nuages noirs pèsent sur Kinshasa, ils se dirigent vers nous. Il y a une luminosité étrange, la terre brune est partout, elle s’enfonce et se redresse, elle est mate et un vent pesant vient déposer des gouttes de boue contre les immenses vitres de l’hôtel. On voit loin, par-delà Kinshasa sans doute. Je baisse les yeux, sous les nuages, sur la terre moite, dans cette lumière d’apocalypse, sans soleil, éclatante et sombre, une marée humaine marche vers nous. La trainée d’hommes semble interminable, on les voit converger depuis que c’est possible de les apercevoir. En bas, un épais grillage empêche quiconque de pénétrer dans le complexe. Des dizaines de soldats sont à l’intérieur. Les gens tendent une main, ou les deux, ils s’encastrent contre les barbelés, la masse humaine derrière eux les empêche de bouger. Les soldats tournent et frappent bras, jambes, visages, mains, pieds, tout ce qui dépasse. Des enfants se coincent. Personne ne peut plus se dégager. Les militaires font danser les matraques. Je vois des visages hurler. Mais j’entends toujours la présentation power-point. Derrière eux, ils affluent, les premiers arrivés ne sortiront pas de là. Ils sont coincés entre la masse humaine qui arrive et les barbelés et les soldats qui les repoussent. Entre l’espoir et le désespoir.

J’appelle mes collègues qui se lèvent et me rejoignent. Rapidement un très haut-responsable du FAO rentre dans la pièce, il baisse les stores et nous informe que « la population locale a eu vent d’un sommet de l’association de la nourriture et de l’agriculture et les plus pauvres sont venus et ils souhaitent maintenant qu’on leur donne quelque chose à manger. Mais on n’a rien à leur donner. On ne donne jamais rien. On n’a jamais rien donné. On ne fait pas ça. La FAO n’a pas de programme d’aide alimentaire directe. Ils sont venus pour rien !»

Nous nous rasseyons et la présentation power-point sur les spécificités génétiques des ovins continue.

A 22h, je descends dans les parkings, le cortège de voiture est prêt. Nous démarrons, ce n’est plus la blonde qui est assise avec moi. C’est un italien. Nous parlons des chances de l’Allemagne à la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Dehors, il fait quasiment noir. Nous traversons un village et, comme tout à l’heure, le véhicule ralentit.

Je me dresse. Il n’y a pas d’enfants autour de nous. Le garde du corps rapproche son arme de son torse. Une rumeur proche et violente explose rapidement. Je ne vois rien.

Des centaines de personnes courent vers nos voitures, depuis la tête du cortège. Des coups sont donnés sur la voiture, des centaines de personnes nous encerclent, ils sont équipés de barres de fer et ils cognent sur ma portière, je les vois. A l’intérieur, personne ne bouge. S’il sort, avec son arme, le garde du corps en tuera peut-être trois ou quatre mais il sera lynché. Derrière la vitre fumée, je vois leur visage, il y a de la haine. Tellement de haine. Ils frappent. La portière ou la vitre, un des deux, ou les deux, vont bientôt céder. La voiture ne peut plus rouler. Nous sommes bloqués.

Les cris sont déchirants, « donne nous à manger toubab, donne nous à manger toubab… Tu t’en fous de nous ? Tu t’en fous de nous ? Tu viens manger notre terre, nos arbres, notre bétail et tu nous abandonnes ? »

Quand la vitre explose, ils sont partout, il n’y a plus rien à faire, ils m’attrapent par le col de la chemise, le garde du corps ne fait rien, il tentera de sauver sa peau. Ils m’étendent sur la terre molle de Kinshasa, j’aperçois le visage de Jalia qui me dévisage, elle tient un bout de bois taillé en pointe. Ils hurlent tous. Des coups de feu éclatent, le garde du corps essaie de fuir. Et la nuit s’éteint sur moi, sur la terre rouge de Kinshasa.

 

 

Ceci est une nouvelle librement inspirée d’un fait divers.