Joyeux Noël - Merry Christmas

 

Dehors, il n’y a que la neige qui tombe en paquets entiers, un vent solide la balaie et rien ne bouge. Les hommes marchent, ils portent des manteaux fourrés et leurs mains glissent le long de leurs cuisses et c’est tout ce que je peux dire, avant de voir des paquets entiers de neige leur souiller le crâne. Ils marchent grand, ils marchent et leurs pieds s’enfoncent dans le sol, les trottoirs grimpent le long des jambes, ils regardent par-delà les paquets. Il n’y a pas de haine, je suis sûr, il n’y a pas de haine parce que c’est la guerre, c’est les tranchées qu’ils traversent, la vie, la vie est en jeu, survivre !

Ils traversent les champs de bataille où les obus tombent en silence et c’est leur peau qu’ils risquent de perdre. Les guerres rendent les hommes dociles. Les hommes se lèvent, passent le regard par-dessus la tranchée et ils se préparent et ils ne regardent qu’eux-mêmes et les hommes peuvent bien crever, ils ne se baisseront pas, ils ne pensent qu’eux. Et un homme ne regarde que sa peau, tente d’échapper aux obus et il n’y a plus la haine. La haine, c’est un monstre formidable, il se faufile dans les esprits des hommes peu pressés qui ont fini le labeur et il s’empare de la langue des hommes sans peur, ceux que Dieu ne soulage pas assez. Les guerres, les traversées de tranchée ont sauvé la peau de Ridley bien des fois. Les hommes ne le regardent plus traverser les champs de bataille. Ils ne les voient plus ces pieds nus et noirs. Et son visage, noir. Et ses mains, noires.

Ridley marche les rues, Ridley n’est pas en guerre, R. fait craquer la neige entre ses orteils, noirs, noirs de ne plus rien sentir et de mourir lentement. Il regarde les hommes, il voit seulement leurs crânes affaissés, il voit ces béliers prêts à charger. R. ne fait pas la guerre. Les rues. Les maisons ne font pas la guerre. Des pères Noël pansus se pendent aux fenêtres, illuminés par des sapins épais et droits et symétriques. Les rennes descendent de Jupiter. Tout est rouge, vert et jaune. Et orange. Les lumières implorent le ciel, les guirlandes communiquent des signaux de détresse, long, court, court, court, long, long. Pause. Court. Court. Personne pourtant ne vient les secourir, des enfants gras leur sourient par-delà les grandes baies vitrées.

Les maisons s’éventrent sur la rue, les hommes répandent leur bonheur d’un soir à travers la ville, ils se donnent à voir, le spectacle doit rassasier les voisins jusqu’à la nausée. En face, les rideaux sont tirés, les gens camouflent leur médiocrité familiale comme ils peuvent, si peu fiers de n’avoir pas d’enfants à faire voir, de n’avoir pas d’enfants à tendre par-delà les rambardes à la rue en liesse, qui s’est trouvé un nouveau souverain, à baptiser du sang des justes d’un geste sur le front, à n’avoir pas d’amour collant à offrir en pâture, à n’avoir pas de sapin ou de cadeaux trop gros à lui enfoncer dans le tronc. Alors ils se camouflent, allument la télévision, montent à l’étage et ils observent ces voisins aux rideaux grands ouverts déballer des repas que personne ne finira, sourire et regarder par les fenêtres en soupirant, tenter de prendre conscience de ce trop plein de bonheur, le faire pénétrer à l’intérieur, l’enfoncer dans le cœur, le fixer dans les mémoires. Prendre les maisonnées aux rideaux tirés qui les observent à témoin, « ouvrez les yeux, ouvrez les yeux, regardez, regardez bon dieu ! C’est trop pour un seul homme. »

Et puis Ridley traverse la route, les maisonnées camouflées derrière les rideaux tirés au premier étage plissent les yeux, elles clignent, reclignent, déclignent, il marche nus pieds, il porte une veste légère et la neige grandit sur son crâne qu’il tient droit, à regarder devant, sans plier les genoux, sans plier le cou. Hiboux à gauche. Cailloux dessous. Alors, ils se glissent de nouveau sous le plaid devant la télévision, la misère a ça de bon qu’elle vous tient chaud au cœur. La misère des autres, je veux dire. Elle soulage bien des maux.

Ridley marche. Puis une maison immense surgit derrière un chêne coloré. R. ralentit à hauteur du tableau vivant. Un tableau baroque, le genre rococo, un tableau moderne, répété depuis des siècles, le festin des Dieux, la cène des apôtres. Il y a les sourires et pourtant ces sourires prédisent la mort, le traitre va baisser le masque ce soir. Une enfant le regarde, elle le fixe de ses yeux grands et noirs, prisonnière de sa chaise haute. Ridley s’arrête, sous la neige. Et il regarde le tableau. Il regarde ce tableau qu’on lui présente.

Trois hommes aux lèvres et aux dents pourpres lèvent leurs verres, ils les entrechoquent par-dessus un roti, le vin déborde et ils boivent et ils versent et ils boivent et ils sourient, ces sourires morts, ces sourires qui viennent de dépecer un zèbre. Derrière, six enfants sautent sur des canapés, le plus gros repousse les autres, les fait basculer et les chasse de son territoire. Les hommes sont en guerre. Sous la neige. Et blottis contre la chaleur d’une cheminée.

Trois enfants se précipitent alors sous le sapin, un arbre d’une demi-douzaine de mètres, ils s’y glissent, entiers, surgissent tenant un paquet difforme. Une femme apparait, elle agit rapidement un doigt vers eux, les enfants baissent la tête, alors le plus gros d’entre eux se remet à se balancer sur le canapé, une autre femme s’approche, lui parle, son visage semble apaisé. Ou résigné. L’enfant gros saute plus haut, retombe plus bas alors la première femme s’approche et ses doigts s’abattent sur ce petit visage rougeaud, il ne pleure pas, il la regarde, surpris, puis il regarde les trois enfants couchés au sol près du sapin. Il fait un pas en arrière et se lance vers les branches, ses mains s’accrochent, les aiguilles lui rentrent mollement à l’intérieur des doigts, il se met à hurler, ses joues s’épaississent mais il ne lâche pas. L’arbre se met à basculer sous son poids. Lentement, d’abord.

Le visage d’une femme se retourne, ses yeux se plissent, ses lèvres se tordent, elle regarde les hommes alors les doigts des hommes se relâchent, les verres sont un moment suspendu dans le vide et puis ils tombent, comme on se pose, ils sont rappelés par l’attraction et ils s’écrasent sur les nappes et les hommes se lèvent, la nappe accrochée dans le pantalon, ils repoussent les chaises vers l’arrière, les chaises basculent et ils se précipitent vers le sapin tombant et la nappe se précipite vers le sapin tombant et les assiettes et la bûche fraiche et inmangée et les os broyés de la dinde glissent sur la table et le précipice se rapproche et personne ne les retient et tout va trop vite et le sapin continue de s’affaisser et l’étoile accrochée à sa point indique le nord à l’est et le bois plie sous le poids de ce garçon nourri comme on gave les canards et les enfants sous le sapin tirent sur leurs bras et le parquet trop souvent ciré ne les aide pas et leurs petits doigts moites ne s’accrochent à rien et les grimaces sont inutiles, ils n’avancent pas.

Un vieil homme assis face à cette enfant aux yeux grands et ronds qui regarde par la fenêtre et fait des grands signes à Ridley, le vieil homme ronfle plus fort et il se réveille brusquement, il passe un doigt sur ses lèvres sèches et il regarde la bougie qui glisse sur la table et il voit la bougie s’effondrer sur les nappes en papier et il voit tout ça mais il ne comprend pas. Il attrape les bras de cette enfant face à lui, il lui sourit, ses dents se détachent subtilement, il les repositionne d’un mouvement de machoire et il se remet à sourire. Les hommes s’arrêtent, leurs yeux voient le sapin tomber, leurs yeux voient les flammes grimper. Ils ne bougent pas. Un homme détache la nappe de son pantalon et il voit cette enfant faire de grands signes par-delà la fenêtre. Il se précipite à l’étage.

La branche se rompt et le gros garçon se cramponne aux aiguilles et les aiguilles tombent avec lui et son dos rond frappe le sol et le tableau baroque a le hoquet. Le tronc du sapin finit de glisser lentement sur les enfants recroquevillés sous les cadeaux plus grands qu’eux, au milieu desquels ils se sont réfugiés, calfeutrés derrière des barricades infranchissables. Une femme se précipite vers la table du salon, elle attrape un vase, jette les fleurs au visage d’un homme et verse toute l’eau poisseuse sur les flammes qui se noyaient dans le vin.

Et puis l’homme à l’étage, déplie ses jambes immenses et il engloutit les marches et l’escalier avalé, il ouvre la porte, il fait un pas sur son perron. Ridley court sur des pieds qu’il ne sent plus parce qu’ils sont déjà morts. L’homme charge. Il met en joue. Et il tire. Et il tire.

Il recharge sa carabine. Il grommelle. « On va pas se laisser emmerder… »

Il met en joue. Et il tire. Et il tire.

Puis il se baisse vers l’enfant aux yeux grands et ronds, elle a son pouce dans sa bouche. 

« C’est Noël, non ? Joyeux Noël ! »