La chronique de Big Davy

 

Les hommes ont une configuration étrange : les gros ventres ne se voient pas une fois couchés. C’est pourquoi Davy vivait constamment couché. Réveillé, il marchait jusqu’au perron de sa maison située au carrefour de la ville, au croisement entre la 65 et la 83, face à l’église et à l’arrière de la salle de billard. Et il s’étalait de tout son long devant les persiennes, installé de manière à apercevoir tous les angles de vue débouchant devant chez lui. Une fois affalé, son corps paraissait harmonieux : des jambes assez longue, un ventre camouflé et un torse épais qui lui donnait une apparence de stabilité. Il se rendait assez tôt sur le perron pour s’assurer que personne ne le verrait debout, position où son ventre tombait pratiquement jusqu’à ses poils pubiens. Mais couché Davy reprenait toute son assurance : il hurlait sur les enfants qui effrayaient les oiseaux pour se mettre en voix puis il saluait les voisins qui partaient au travail à pied – tous travaillaient dans la rue des commerces de Stenton ou dans le bureau de poste du Comté. Ensuite il saluait le maire qui rejoignait ses bureaux aux alentours de 11 heures, souvent après avoir bu une partie de la soirée, allongé aux côtés de Davy. Les vieux du quartier racontent que Davy a toujours vécu sur ce perron, seul. Ils pensent bien l’avoir toujours vu couché là. 

Certains soirs de beuverie au billard, Davy récupérait une fille ou l’autre qui voulait fumer une cigarette en dehors de l’agitation et des bagarres de jeu. Alors il commençait par les faire rire doucement, puis, rassurées par sa masse immobile sur sa longue chaise, elles montaient le rejoindre sur le perron, il les envoyait chercher une bière dans son frigo, sous le ventilateur de la cuisine et, rassurées par l’odeur de tabac chaud et de vanille, elles se laissaient convaincre de rejoindre la chambre, avant quoi elles passaient toujours aux toilettes et quand elle gagnait le lit, Davy était couché sur le matelas, toujours aussi immobile.

Le matin, il envoyait les gosses du quartier lui chercher à manger, en échange de quoi il disait : « maintenant tire-toi avant que je me lève. » Son immobilisme était sa plus grande force et tous craignaient de le voir un jour se dresser et il leur lançait une pièce de 50 cents.

Personne ne savait comment Davy gagnait sa vie mais personne n’aurait osé sous-entendre que c’était de manière malhonnête car toutes les rumeurs de la ville finissaient indéniablement par arriver aux oreilles de Davy. Quand un car de touristes s’aventurait dans le coin, ceux-ci prenaient systématiquement des poses aux côtés de Davy, s’allongeant tour à tour sur le perron. Si bien que bientôt des cartes postales de Davy furent mises en vente dans les commerces du quartier et le succès fut si phénoménal et si fulgurant – principalement au sein de la population de Stenton – que d’autres objets à l’effigie de Davy, couché sur son perron saluant la rue, furent mis en vente. Et les radios locales et les journaux s’intéressèrent à son cas pendant plusieurs jours et les journalistes se succédèrent sur le fauteuil en osier du perron, installé face à la chaise longue. 

Après plusieurs mois de célébrité et alors que la législature de la majorité locale touchait à sa fin, le maire fit une allocution dressant son bilan et adoubant un futur candidat comme c’était la coutume à Stenton. Et le lendemain, quand Davy commença à lire la gazette qu’un gamin venait de lui lancer, il subit une frayeur comme il n’en avait jamais connue : c’était son nom que le maire avait cité pour lui succéder. La réaction de la population fut unanime et chaleureuse mais Davy ne voulait pas en entendre parler. Il convoqua le maire sur son perron un soir où la nuit s’annonçait chaude et il lui dit que c’était impossible de briguer ce mandat. 
— Pourquoi ? il lui demanda.
— C’est impossible, c’est tout. Je suis heureux comme ça, pourquoi changer ?
— Je ne t’ai jamais vu si fébrile mon vieux, qu’est-ce que tu crains ?
Le maire se leva et alla leur chercher une bouteille de bourbon. 
— Je comprends, la vue est belle depuis ce perron, la vie est douce et agréable. Mais elle le sera tout autant de l’autre côté, là, juste en face. Si tu veux je te ferai visiter demain, la terrasse à l’arrière vaut à elle seul un mandat. 
— N’insiste pas, tu veux. 
Le maire se leva de nouveau, but une rasade et se mit à crier : 
— J’insiste si je veux bordel. Tu vas faire campagne, ça sera simple tu connais tout le monde dans cette ville, tu leur diras que tu fais la même chose que moi mais en mieux et tu seras élu, c’est pas excitant ça, bordel ?
Davy respirait bruyamment, il regardait le lampadaire de la rue s’allumer et il s’allongea sur sa chaise en rentrant le ventre : — Ça me terrifie...

Les jours qui suivirent Davy parut morose mais personne ne le remarqua, chacun étant trop excité à l’idée de dire « Maire Davy ». On ne voyait bientôt plus personne sur le perron, les enfants passaient sans se faire engueuler, les coursiers n’avaient plus d’argent à se faire, les engueulades du billard paraissaient monotones alors certains vieilles dames du quartier tentèrent de passer voir Davy mais la maison semblait vide et bientôt les pires rumeurs se mirent à courir, ce qui renforça le commerce des babioles à son effigie. Le maire paraissait abattu les derniers jours de son mandat, il était le dernier à l’avoir vu vivant et à lui avoir parlé.

Puis un courrier parvint à toute la population, une mystérieuse rencontre devait avoir lieu au stade de foot de l’université voisine, le 6 juin. Il faisait beau et la chaleur était pesante quand les premiers curieux arrivèrent, ils voyaient un stade, un podium et au centre un homme, affalé sur une chaise longue. A peine 50 personnes étaient présentes mais les jours d’après, alors que d’autres invitations arrivaient, les gens se précipitèrent pour revoir Davy qui les attendait toujours couché sur sa chaise longue, le micro à la main. Les télévisions nationales et leurs directeurs de politique intérieure évoquèrent le génie d’un homme et c’est sans surprise que Davy fut élu maire de Stenton le 28 juin. 

Le jour de son investiture toute la ville s’était rassemblée à la mairie pour voir comment Davy allait emballer l’affaire. Il attendait les invités derrière une estrade, affalé sur une chaise d’une autre stature que l’habituelle posée sur le perron de sa maison. Le maire fit un discours bref et émouvant puis il invita Davy à le rejoindre pour la photo de remise des clés de la ville. Davy semblait pétrifié, suant d’épaisses gouttes, le regard paniqué en direction du maire. La foule le regarda puis des jeunes du fond se mirent à siffler, essayant de créer un esclandre, espérant rendre ce pompeux événement forcé plus excitant. Puis on entendit Davy dire « je ne peux pas me lever, je ne peux pas. » Les gens se mirent à applaudir et à scander « Davy, Davy, Davy ». Le maire avait un regard bienveillant vers lui, comme celui du meilleur des amis qui vous poignarde dix-sept fois en souriant. Davy frotta ses genoux, il posait une main sur l’accoudoir et inspira profondément en fermant les yeux. Now or never lui chuchota le maire. Davy se dressa, il ne regardait que son ventre, il se tenait debout désormais, les yeux dirigés vers ce ventre qui s’effondra si bas sur ses longues jambes et il ressentit un mélange de honte, de haine et d’humiliation lui traverser le corps et il vacilla jusqu’au pupitre où le maire le rattrapa. Il lui tapa deux fois sur le ventre et lui tendit les clés en hurlant à l’adresse des micros posés devant eux : « Votre nouveau maire, le gros Big Davy ! » Alors la tension se relâcha d’un coup et la population se mit à pousser des cris de victoire « Big Davy Big Davy ». 

Le lendemain un correspondant du Globe venu couvrir l’événement titra : « Le succès du maire que tout le monde savait gros, sauf lui ! » et son billet n’était qu’une longue plaisanterie en faveur de Davy.

Le jour où j’ai quitté la ville rien n’avait changé pourtant. Big Davy hélait les garçons dans les rues, il buvait toujours des bières fraiches les douces soirées de printemps et il envoyait les coursiers partout dans la ville contre un peu de monnaie, affalé sur une chaise longue qu’il avait fait installer sur le perron de la mairie.