La main du poisson

 

C’est une histoire dont je ne connais pas la fin, ce sont les plus belles.

 

Sidney était une femme épaisse qui avait tendance à ne pas s’intéresser à la présence de poils sur sa lèvre supérieure. Sidney était mannequin, mannequin main. Elle s’enduisait les mains de crème plusieurs fois par jour et elle dépensait la majorité de ses cachets chez une esthéticienne de la rue des Oliviers.

 

Son métier lui empêchait d’effectuer la plupart des tâches qu’une femme peut être amenée à faire au cours d’une journée et son mari, Pedro Rodriguez, avait proposé de la seconder. Mais elle avait refusé : c’est ainsi que Joyce avait été engagée, elle devait être ses mains ouvrières.

 

C’était un métier facile qui ne requérait que très peu d’intelligence, Sidney ordonnait tout ce qui devait être fait – la prise d’initiative était mal perçue. A vrai dire la sélection ne s’était opérée que sur un seul critère, parmi les femmes qui espéraient être embauchées au port vers 3 h du matin alors que Pedro partait en mer : avoir de laides mains. Et la main d’œuvre du port paraissait idéale, elles avaient des mains rèches, abimées, sciées par les filets, le sel et l’ardeur des poissons. Et puis ces femmes étaient des femmes de caractère, âpres à la tâche, c’est ce que Sidney pensait ce matin-là. Joyce se réjouissait de son nouveau rôle de doublure main, elle racontait aux filles qui revenaient de la pêche qu’elle était désormais mieux payée, qu’elle rentrait chez elle de bonne heure soigner son père et que sa santé était épargnée : elle ne se réveillait plus avant le coucher de lune. Mais Sidney a eu de plus en plus de mal à se passer de sa seconde paire de mains. Elle ne touchait plus les verres, de peur qu’ils se brisent entre ses doigts, elle ne touchait plus les fruits de peur qu’ils répandent leur acidité sur ses doigts. Il n’y avait plus que Pedro qui la convainquait encore parfois de se servir de ses doigts sur lui. Et Joyce devait cuisiner pour Pedro et Sidney mais elle avait convaincu son mari de la nourrir.

 

A ce stade, il est intéressant de s’attarder sur le cas de Pedro Rodriguez. L’homme a émigré en 1953, il a débarqué d’un chalutier et s’est cachée plusieurs jours derrières des caisses remplies de poulpes. Il n’osait pas s’aventurer au-delà du port, il ne savait pas dans quel pays il se trouvait. Pedro est un cas d’école, enfant orphelin, enfin c’est ce qu’il m’a raconté un soir où nous n’avons pu nous endormir avant la fraicheur de l’aube, c’était une nuit chaude et lourde qui vous maintient en vie malgré vous. Pedro ne connaissait qu’une langue, et encore, celle de sa mère, une indienne apache (c’est ce que Pedro racontait). En vérité personne n’a jamais pu discuter avec Pedro, les discussions étaient passionnées et elles duraient mais personne n’a jamais pu certifier pouvoir comprendre ce que disait Pedro. Il est sorti du port quand il a aperçu Sidney, un amour foudroyant qui en a surpris plus d’un. Depuis, il ne la quittait plus que pour pêcher le poulpe, seul, sur une barque équipée d’un moteur V4 qui l’a laissé en rade à 3 reprises quand la mer était sauvage. Pedro ramenait peu de poulpes mais il était amoureux alors tout cela ne l’affectait pas. En revenant du port, tous les matins, il passait devant le kiosque pour regarder si une publicité des mains de Sidney n’était pas parue durant la nuit.

 

Sidney répètait à tout le port que des bruits de couloir la pressentaient pour un spot télévisé.

 

-« Tu vas pas nous quitter pour Hollywood quand même Sidney ? »

 

-« Je t’enverrai mes rognures d’ongles Morgan. Joyce, donne-lui une tape sur l’épaule à ce gros gars qui comprend rien aux top-models. Plus fort, Joyce ! »

 

Durant les séances photos, Joyce était au repos, sur la terrasse, avec son père. Le vieux lisait son journal avec une paire de jumelles sur les genoux, des fois qu’une des filles de la maison en face veuille bien laisser ses rideaux ouverts.

 

Sidney se relaxait uniquement sur les plateaux de shooting, où tout le monde connaissait la valeur de ses doigts et qu’on y prêtait grande attention.

 

Et le soir où l’agent lui a téléphoné, c’est Pedro qui a dû décrocher le téléphone, Sidney était en shooting et Joyce n’avait à être les mains de personne. L’homme d’Hollywood a usé de plusieurs formules d’introduction dont il savait qu’elles émoustillent toutes les filles de la côté Ouest avant de réaliser que c’était un homme qui lui parlait. Il a demandé Sidney puis il a laissé son numéro, il fallait le rappeler avant lundi. Pedro a raccroché, puis il a attendu plusieurs minutes devant le téléphone avant de s’autoriser à retourner à ses filets, étendus dans l’herbe devant l’immeuble.

 

Quand elle est rentrée, Sidney a appelé Joyce pour faire une tournée des bars du port, elle ne l’invitait pas à l’accompagner, mais à porter les verres à sa bouche : elle criait au téléphone, c’était une question d’heures avant qu’elle ne rejoigne Hollywood, au moins une fois, tout allait dépendre de ce premier tournage et de la réaction de ses mains au stress (la plupart des prétendantes gonflent à l’approche des caméras).

 

Cette nuit-là était une nuit chaude et dans les bars Joyce faisait tinter les verres entre sa main droite et sa main gauche, puis elle portait le verre aux lèvres de Sidney et, soulagée, elle buvait deux gorgées de suite. Vers minuit Joyce était ivre mais Sidney ne s’en rendait pas compte : elle avait engagé une femme pour un travail rémunéré, et tout homme rémunéré travaille avec le sérieux nécessaire à sa tâche.

 

Joyce est passée derrière le comptoir, elle a décroché le combiné et elle a passé un coup de fil à Pedro. Le barman a remis sa tournée mais c’était Joyce qui devait trinquer les verres entre eux et les porter à la bouche de chacun. Elle a commencé par Sidney, puis, rassurée, elle a renversé la tête du barman et la sienne et a fait couler les verres simultanément. Pedro applaudissait quand il est entré. Alors ils ont remis une tournée, à la carrière de Sidney et à celle de Joyce, doublure mains. « Il y a un business à faire. » Rapidement plus personne dans le bar ne portait plus un verre à sa bouche, même si peu remarquaient l’état d’ébriété de Joyce. « On ménage mes mains siouplait ! On les fait travailler avec par…ci…mo…nie… » a reniflé Sidney.

 

A l’aube le barman a quitté les lieux avec ses trois derniers clients et une bouteille de rhum. Ils ont embarqué sur la barque de Pedro. « Si vous tombez à l’eau, tombez loin du bateau, n’effrayez pas les poulpes ! » Pedro préparait ses filets alors que l’embarcation tanguait à chaque mouvement de la bouteille de rhum de Jamaïque. Le ciel se réchauffait et le barman s’est couché sur les cuisses de Joyce. On peut noter pour l’anecdote que le bar n’avait pas été fermé et que des clients qui souhaitaient terminer la nuit étaient entrer sans mauvaise intention et avaient trouvé l’endroit désert. Ils s’étaient installés sur une banquette, s’étaient assoupis et quand ils ont repris connaissance, il n’y avait personne entre eux et des litres de whiskey.

 

Pedro a jeté les filets et Sidney a paru très excitée. « C’est donc ça que tu fais tous les matins ? » On pouvait facilement reconnaitre une forme d’admiration dans sa voix mais nul ne pouvait dire si c’était à l’adresse de son compagnon, on ne pouvait jamais le dire avec certitude. Elle s’est accroupie à ses côtés, elle a attrapé des filets, elle en a plongé une partie dans l’eau et a attendu. Joyce passait fréquemment lui faire boire le rhum au goulot.

 

Quand les filets se sont mis à bouger, Sidney a hurlé et le rhum est tombé par-dessus bord. Le barman a eu un regard désolé vers Pedro. « Le rhum, c’est idéal pour attirer le poulpe. Le poulpe raffole du rhum. As-tu déjà gouté un poulpe au rhum ? C’est divin ! »

 

Sidney s’accrochait aux filets, elle tirait et le poisson ne s’en laissait pas compter. « Je tiens quelque chose. Et je peux te dire qu’on va le bouffer en rentrant, ct’animal ! Joyce, viens m’aider bordel ! »

 

Il est intéressant de noter la chance qui accompagne fréquemment les hommes ivres. Par une sorte de miracle inexplicable, l’embarcation n’a pas chaviré et personne n’est tombé à la mer, malgré l’obstination : du poisson, de Sidney. C’est le filet qui renonça en premier.

 

Les vagues ramenèrent la barque vers le rivage alors que Sidney et Pedro se consolaient sur le vieux moteur V4. Ils se sont endormis quand le canot s’est posé sur la plage, sous la chaleur du nouveau soleil. Si on avait penché la tête par-dessus leurs corps emmêlés sur les planches vertes au milieu des filets aux mailles étroites, on aurait aperçu les mains de Sidney : des mains propres, peu habituées au travail manuel, saccagées par les filets et le sel.

 

Le rendez-vous était fixé le mardi à 14h30. Aucun rendez-vous n’était jamais fixé avant le début d’après-midi. Sidney était arrivée, vêtue de noir, avec d’épaisses lunettes de soleil sombres. Avant de pénétrer dans la salle de shooting, suivie de Joyce, elle hurlait déjà : « Mes mains, darling ! Mes mains ! Une catastrophe ! Si je tenais le poulpe qui m’a fait ça ! » L’équipe de production a suspendu le travail et une dizaine de personnes, dont l’agent d’Hollywood qui l’avait convoquée pour le casting, s’est approchée. Sidney jetait sa tête en arrière en tournant et retournant ses mains pour laisser apprécier le cataclysme que cette pêche à l’aurore avait été pour elle. L’équipe paraissait silencieuce alors Sidney a dit : « Un poisson, Darling, peux-tu l’imaginer ? Un P-O-I-S-S-O-N ! » Joyce se tenait à l’écart. Un homme est apparu derrière elle.

 

« Vous êtes venue pour le casting ? » Joyce a bafouillé. « Heureusement, il ne s’agit que de vos mains, montrez-moi ça que je juge » Joyce a tendu les bras. « Mais c’est ça, That’s it ! C’est le style qui plait aujourd’hui, naturelles, ridées, abimées mais assumées. On va vous les crémer et vous les préparer un peu mais et avant on va déjà faire un shooting brut. »

 

Alors Joyce s’est assise au milieu du plateau de shooting, sous les projecteurs. Et l’équipe de production s’est éloignée de Sidney qui léchait maintenant les plaies de ses mains.