La nuit de l'innocence

Date: 
14/01/2013

Il y avait ce type qui te suivait depuis un moment, toi tu n’avais rien vu : tu étais si innocente. Il t’avait repérée depuis un moment, depuis le hall de l’aéroport, depuis les toilettes de l’avion, depuis ta pose lascive contre le mur des douanes. Toi tu marchais sur un podium Versace, à travers les couloirs du métro, à travers les rues brunes, à travers la ville noire. Tu n’as jamais remarqué que cet homme n’avait plus aucune destination depuis qu’il avait aperçu tes jambes et ton regard et ton corps et ta démarche et ton élégance et tes dents et tes oreilles et tes ongles.

Il était hypnotisé. Il ne savait plus où aller, à vrai dire il n’allait plus nulle part, il ne faisait plus que te suivre. Et toi, tu ne l’as jamais remarqué. Tu croyais que les gens étaient bienveillants, tu croyais que la nuit était sûre, tu avais foi, tu le répétais sans arrêt : tu avais foi. Le destin est toujours mal fait : tu n’avais pas envie de dormir cette nuit -là, toi qui es d’habitude si fatiguée, toi qui es d’habitude si vite dans ton lit ; alors tu marchais encore et encore, les lieux étaient déserts, c’était si rare que tu as voulu en profiter. Mais derrière toi il y avait ce gars, il aurait suffi qu’une seule fois tu te retournes et tu l’aurais aperçu et tu serais montée dans un taxi, pas rassurée d’avoir revu ce visage que tu avais déjà croisé 6.000 km auparavant, sur un autre continent.

Cette idée qu’il te suivait depuis si loin t’aurait effrayée et tu serais rentrée te serrer contre moi. Oui, si tu t’étais retournée une seule petite seconde, ce matin tu serais encore allongée contre moi. Tu t’es posée sur un banc et tu as inspiré profondément, tu l’aimais tellement l’odeur de cette ville. Jamais tu n’as tourné la tête, tu regardais droit devant, tu étais imprégnée du rythme langoureux du moment. Tu ne voulais rien d’autre qu’inspirer profondément et regarder droit devant. Rien ne pouvait te faire plus plaisir. Tu t’es relevée et tu aimais la sensation de tes pieds sur les trottoirs froids, tu as longé la rue du Faubourg Saint-Martin puis tu as pris à gauche rue de la Verrière, tu as ralenti devant trois vitrines à l’enfilade, sans rien regarder, juste parce que tu te sentais bien, tu ne passais jamais par ici et tu trouvais ça bien dommage. La vie n’est pas qu’une course effrénée as-tu pensé, et tu as décidé de prendre le temps, de l’attraper par le col et de la faire ralentir.

Cette nuit-là, tu pouvais bien ne pas dormir. Tu marchais le cou basculé vers l’arrière, tu regardais les toits des buildings, tu regardais les lampadaires, tu regardais la ville en haut des yeux. Puis tu as senti une présence face à toi, tu as étouffé un cri et tu t’es brusquement déportée, tes jambes se sont pliées et tes genoux se sont tordus pour éviter de tomber. Quand ta tête s’est lentement redressée, tu as reconnu le kiosque à journaux, il s’en est fallu de peu que tu t’écrases dessus alors tu as dépoussiéré tes cuisses comme si tu étais tombée et tu as ri. Un rire heureux dans la ville silencieuse. A quelques pas derrière toi, l’homme avait dû ralentir, il ne se cachait pourtant pas.

Tu ne savais plus très bien où tu étais, tu ne savais plus très bien où tu allais mais tout ça n’avait pas d’importance : tu t’enivrais de la nuit. Paris ne t’avait jamais semblé si grand. Paris ne t’avait jamais semblé si mystérieux. Tu as croisé tant de quartiers que tu ne connaissais qu’à travers le cinéma, pendant un instant, un peu pour rire, tu t’es sentie gênée ; mais cette nuit-là, on peut le dire, tu as été heureuse. Doucement l’obscurité est devenue moins épaisse, le ciel s’éclairait par petites touches et tu as brutalement été rattrapée par l’éphémère de cette nuit que tu croyais infinie. Derrière, le mec te suivait depuis 6012 km et tu ne l’as jamais remarqué.

Tout s’est joué très vite à partir de cet instant. Lui se triturait nerveusement les poches, on avait l’impression que de fines gouttes lui coulaient dans le bas du cou. Toi, tu te réveillais doucement, tu avançais d’un pas plus laborieux puis tu ne sais sans doute pas pourquoi, tu as décidé d’entrer à l’intérieur de ce bar où la nuit s’épuisait. Tu t’es assise sur un tabouret haut et tu t’es pris les cheveux entre les mains, le type est entré après toi, il s’est assis sur un autre tabouret, à côté du tien, tu l’as aperçu pour la première fois et tu n’as rien noté de remarquable, il te fixait pourtant intensément, tu as regardé autour de toi, d’un regard un peu mou et tu as relevé la tête vers lui, sa présence ne pouvait pas t’échapper, il n’y avait plus rien à faire, il t’avait coincée, tu ne pouvais plus lui échapper, il t’a demandé ce que tu voulais boire, tu as hésité puis tu as répondu un verre de jus de pêche, ensuite tu l’as regardé de nouveau, il était grand et son regard noir était souligné au khôl mais tu n’as pas trouvé ça ridicule, il t’a tendu la main, tu l’as regardé, il a rapproché son tabouret du tien, tu l’as observé, il a fait glisser son verre contre le tien et tu lui as souri. Et ce sourire c’était le drapeau blanc, c’était l’armistice, c’était la fin des velléités.

 

Texte écrit à "la matinale", un concours de live-writing organisé à Paris : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-de-l-innocence