La nuit. New York.

La nuit new-york. A travers les fenêtres de ta chambre. Des grandes fenêtres qui s’ouvrent  sur la ville. Et sur des néons. La lumière tordue découpe la pièce. La lumière rouge découpe ton visage. Le jaune, saccadé, stroboscopique, te scie le regard.

Ca fait deux jours que tu es là. Ca fait deux jours que tu es dans cet hotel. Tu plonges une main dans le sac, tu termines ton dernier morceau de pain. Tu n’as plus de réserves. Il va falloir partir. Sortir. Se mêler aux gens. A ces gens. Ceux d’en bas. Ceux des rues.

Tu passes une main dans le bouquet de roses posé au sol. Il leur faut de l’eau. T’allumes la télé. Tu coupes le son. Un vase, il leur faudrait un vase.

Tu zappes. Tu zappes. Tu zappes. Les couches de lumières s’accumulent au fond de ton regard. Elles le maquillent de rouge, de vert, de bleu. Elles le maquillent de la nuit.

Tu poses une main sur les vitres. La pièce est sombre. 16ème étage. C’est écrit. En bas, tu crois voir des meutes se battre. Tu n’entends rien. Mais tu crois bien voir des combats. New York. Urbaine. Jungle. New York livré à New York. Au-dessus, des dizaines de buildings accrochent les nuages, plus haut.

Tu te rassieds sur ton lit, le matelas est trop mou, tu n’aimes pas les matelas mous.

Tu sens une gêne. Tu te relèves. Une boite compacte dans ta poche arrière. Une bague à l’intérieur. Une pierre imposante accrochée dessus. Tu refermes. Tu poses tout sur la table de chevet. Tu fermes les yeux. Tu te masses les tempes. Tu masses tes tempes plus fort.

Tu pleures. Tu ne te souviens de rien.

Tu es ici. Pourquoi. Comment. Quand.

Tu regardes par la fenêtre. Et tu passes la main dans le bouquet de roses en même temps. Tu pleures.

« Ce devait être une belle vie »

Tu t’endors.

Il ne fait jamais noir. La nuit, c’est l’absence de soleil. Pas l’absence de lumières. Tu t’endors tout contre elles. La lumière rouge est confortable.

Tu te réveilles. Soudain. En pleine rue.

Tu cours. Tu ne t’arrêtes pas de courir. Tes pieds enchainent les pas, ils s’accrochent au bitume de la pointe de tes chaussures, ils avancent, ils ne lâchent pas le macadam, puis ils poussent, tout se tend, ils poussent, et ils se propulsent vers l’avant. Sans arrêt. Tu es une machine. Tu cours. Très vite.

Au-dessus de toi, il y a des rails, un couloir de rails, des métros circulent, tu entends ces crissements métalliques. La ville est sombre. Il n’y a que des lumières faibles qui proviennent des rues perpendiculaires, tu les croises, trop vite, tu ne regardes pas, tu fixes les yeux devant toi. Tu ne t’arrêtes surtout pas. Tu ne comprends pas où tu es. Tu sens l’étendue de terrains vagues des deux côtés de la route. C’est un décor de docks. La route est rectiligne, plate, infinie. Elle traverse les ombres. Elle traverse les lumières. Tu croises des batiments hauts, bruns, sombres. Sans lumière.

Tu cours. Tes bras accrochent l’air, la propulsent et accélèrent. Des gestes répétés. Dix fois. Mille fois. Sans arrêt. Les mêmes mouvements. De plus en plus rapides. De plus en plus loin. De plus en plus vite. Surtout pas s’arrêter.

Une femme apparait à ta droite. Elle court. Vite. Elle ne s’arrête pas. Elle balance la tête, tire plus fort sur ses mains droites, pointées vers les couloirs de rails, au-dessus de vos têtes, allonge le mollet au maximum. Tu la regardes, ta démarche vacille, tu te fixes sur le point lumineux au fond de couloir noir et tu reprends de la vitesse. Elle passe la tête par-dessus son épaule, elle regarde derrière elle, ses yeux paniquent, son dos se plie, elle voudrait courir plus vite, elle se déconcentre, elle perd de la vitesse.

Tu accélères.

Tu ramènes ton visage dans l’axe de tes épaules. Des hommes apparaissent autour de toi. Ils courent. Ils ne s’arrêtent pas. Ils accélèrent.

Des dizaines de personnes apparaissent sur la route, ils courent tous. Dans la ville sombre. Sous les rails du métro.

Derrière tu entends des aboiements de chien. Et des hurlements. Des chaines qui frottent les murs de béton. Des démarches métalliques.

Les gens ne semblent plus respirer. Leurs oreilles se tendent. Leurs yeux paniquent.

Tu cours.

Puis des coups de feu éclatent, gonflent la nuit et se répandent en morceau sur la ville. Les gueules des chiens approchent, tu entends leur course fiévreuse.

Des coups de feu. Encore. Tu entends un corps s’effondrer, derrière toi, sur la gauche. Tu ne ralentis pas. Ta cadence est réglée. Tu avances.

La fille à droite te regarde, tu la regardes. Puis elle disparait, happée, en silence. Tu n’entends plus rien. Que le cœur chaud de la ville. New York. Tu ne vois plus rien. Que les néons rouges de la nuit.

Un homme devant toi s’effondre. Tu sautes par-dessus son corps, tu marches sur sa main, ça te déséquilibre, tu perds de la vitesse, tu ralentis, si tu ne ralentis pas tu tombes. D’autres corps s’effondrent autour de toi. Tu n’as plus d’élan, tu n’as plus de vitesse. Tu t’arrêtes. 1 seconde.

Les hommes à la démarche métallique passent à travers toi, ils ne s’arrêtent pas. Tu n’es déjà plus là.

Tu frottes ta main contre la poche. La boite de velours. A l’intérieur, la bague. Derrière toi, les corps. Au sol, celui de la fille.

« Ce devait être une belle vie »