La rivière version allemande

Le 3 janvier j'ai réservé pour l'anniversaire de Rahua un bateau de location pour deux jours et une nuit sans chauffeur, sans capitaine, sans marin, sans autre marin que nous. Le bateau est équipé d'un moteur électrique qui ne nécessite pas de permis bateau. Le 2 mars c'est l'anniversaire de Rahua. Nous sommes le 30 mai et nous marchons enfin (après deux reports liés au coronavrius) à travers les cours qui mènent au fleuve. Je n'ai rien dit à Rahua, la surprise aurait dû être totale. La veille, en faisant les courses pour le week-end sur le bateau (Rahua ne sait rien, seulement qu'on part et visiblement c'est un endroit où l'on doit emmener toute notre nourriture), elle se dit qu'elle achèterait bien des betteraves. Je la regarde à travers mon masque, la buée de mon masque sur mes lunettes et très naïvement je lui demande. Des betteraves ? Sur le bateau ?

 

Je me mords ma langue, je ferme les yeux et les siens s'éclaircissent, s'agrandissent, sourient, elle n'en saura pas plus. Alors quand on marche vers le fleuve le samedi 30 mai à 9h30, elle sait que c'est un bateau et elle a eu toute la nuit pour se torturer les méninges pour savoir quel type de bateau, de croisière, d'équipage. Elle ne s'attend pas à ce genre de bateau : un bateau de 5 mètres, dans un style berlinois, peint à la main, affistolé à la main, avec une cuisine, deux sièges étroits, des toilettes de campings et quand on arrange le bateau, qu'on couche les marches pour accéder au coeur du bateau, deux couchettes avec la moitié du corps qui plonge dans l'obscurité sous la coque avant. On rencontre Maria qui prépare les bateaux et nous donne une heure d'instruction sur la vie à bord, le maniement de la barret et du moteur et les noeuds marins. Ce sera le seul exercice qu'on aura à faire sur l'heure avec elle, un noeud. Maria a une ancre tatouée sur l'annulaire gauche, Maria est mariée à la mer. Elle nous indique que pour une utilisation optimale du moteur (durée et distance maximales), on doit toujours rester entre 300 et 400 watt et selon les vents et les courants cela correspond à 4 ou 5 km/h.

 

 

 

Rahua est à l'avant de la proue, je suis à la barre. Elle largue les amarres à l'avant, je largue les amarres à l'arrière, le bateau recule et après un tour sur nous même, le temps de comprendre le maniement de la barre et du moteur et la petite péniche jaune s'embarque sur les fleuves qui mènent à d'autres fleuves, qui mènent aux mers, qui mènent aux océans. In fine, lentement, nous voguons donc vers les océans, il faut que cela reste à votre esprit le temps de la lecture. Nous voguons vers les océans.

 

 

 

On s'échange la barre constamment, on apprend à corriger nos mouvements, qui ne doivent pas être trop brusques, sans quoi on zigzague sur le fleuve, à l'approche des ponts, des virages et des bateaux qui tentent de nous aborder (mais nous résistons, nous résisotns toujours à l'envahisseur). En vérite le fleuve est plutôt calme, le vent aussi et ciel nuageux, mais de ces nuages hauts et infinis qui traversent les contients. Après trois heures d'une navigation d'apprentissage, on redoute un peu de s'arrêter, on redoute les manoeuvres à faire mais nous avons besoin de pisser (et les toilettes de camping, c'est en cas d'extrême urgence) et de manger. Les véritables capitaines de bateaux pirates (nous sommes plus proches du bateau de pirate que du bateau de croisière, vu notre matériel et notre équipage, l'histoire connait-elle déjà barbe blonde ?) savent comment s'arrimer sur un rivage.

 

On se décide pour un endroit dégagé et facile d'accès, de l'autre côté du fleuve. On traverse en poussant un peu le moteur, l'accostage nécessite toujours un peu plus d'énergie de la part du moteur pour qu'on arrive entre les bittes d'amarrages au mieux. En partant, Maria nous a indiqué le niveau de batterie, à 300 Ampères. En-dessous de 100 on doit commencer à s'inquiéter et à 60 on doit trouver au plus vite un abri avec un accès à l'électricté.

 

A cet instant, la batterie indique toujours 260 Ampères, on accoste donc en douceur. Rahua est un moussaillon agile. Elle accroche un anneau à l'avant, scelle un noeud du côté babord de la proue et du côté tribord j'arrime la corde à une sorte d'échelle. J'éteins le moteur, je pousse le bateau des mains en m'appuyant sur une très courte jetée en mauvais état et on débarque chacun notre tour (la confiance est encore limitée dans notre amarrage). En revenant, un type me dévisage avec sarcasme. Il me demande, tu t'es bien vidé ? Je suis en réalité allé pisser dans un sous-bois. Mais cet endroit, malgré les apparences, est un yacht club et il préférerait qu'on foute le camp. Il est seul, pas bien grand, pas bien menaçant, mais les pirates n'acceptent que les querelles qu'ils choisissent, pas les petites querelles anodines. En remontant sur le bateau on découvre que le bateau n'est plus attaché que d'un côté et balotte au passage d'autres bateaux. L'échelle en mauvais état a été arrachée et pend misérablement. On décide de partir.

 

 

 

Le fleuve ondule et on décide de jeter l'ancre sur une côte qui nous semble plaisante, face à une forêt. Je recule, comme Maria nous l'avait indiqué pour tendre l'ancre et on se prépare à manger les olives, le fromage, le pain, les tomates cerises avec une bière, à bord. Le vent s'est levé et il fait frais sur le pont. On mange en cabine. Le vent s'est tellement levé que le bateau est balancé vers le rivage, à quelques mètres seulement et il s'appuie de tout son poids sur les branches d'un arbre qui plie sur les fenêtres à côté de nous. Des fenêtres qui semblent plier également. Quand on sort pour lever l'ancre, le moussaillon Rahua lève l'ancre, une lourde ancre, alors que je positionne le bateau au mieux pour l'attraper (en courant sans cesse vers l'avant pour tenter de l'aider, mais mon aide n'est pas nécessaire), des morceaux d'arbres sont éparpillés, à demi-morts, sur le pont et des branches arrachées pendent dans l'eau.

 

La péniche jaune reprend le chemin des océans.

 

 

 

A Köpenick, on prend à babord et on s'enfonce alors sur une rivière plus étroite et plus sauvage, naviguant lentement vers le Müggelsee, le plus grand fleuve de Berlin. Il y a peu de sentiments comme celui d'un marin qui s'engage sur les vastes mers. Enfin, le lac de Müggel ne fait que 4,5 km de long sur 2,5 de large mais croyez-moi, il n'y a pas de différence quand on sort un bateau pour la première fois de sa vie et qu'on arrive sur cette vaste étendue d'eau sauvage, livrée à tous les vents, entre un lac et le plus troublé des océans. Il fait frais, Rahua est à la barre, je suis à la proue. Le lac n'est navigable que sur une étroite bande centrale, les algues ont envahi le reste des océans. Il est 16h30. Rahua appelle les différentes marinas pour savoir où nous passerons la nuit. Mais toutes les marinas ne sont pas munies d'électricité pour recharcher les bateaux. Deux sont déjà complètes, deux ne répondent pas, elles sont restées fermées le temps de la crise du coronavirus et une n'a pas d'électricté. Il n'y a pas tellement de marina. Nous appelons une marina que nous avons déjà laissée derrière nous. Plus loin, sur plus 30 kilomètres, il n'y a rien pour nous héberger et nous permettre de recharges nos batteries. Le gérant de Yack sports club nous garde la dernière place disponible, la F. Nous arriverons vers 19h.

 

 

 

De l'autre côté du lac, cela ressemble au dédalle impressionnant d'un delta. On navigue, les hérons sont partout. Après deux heures d'un décompte acharné de ces volatiles, je l'emporte 21-16. Il y a également partout des oiseaux, des oiseaux jamais vus mais aussi des cormorans qui plongent, affamés. Nous traversons la nouvelle-venise, un village entier tourné vers l'eau, au fond de chaque jardin un embaracadère avec un bateau amarré. Des enfants dans l'eau, la rivière se rétrécit, des barques qui traversent le fleuve pour aller acheter du poisson. En regardant, la carte, un vertige m'attrape les chevilles, un tentation, la batterie indique toujours 160 Ampères, et si nous prenions le risque de nous enfoncer sur ces rivières étroites, traverser les forêts et redescendre vers la prochaine marina, de retour sur le fleuve principal, où les marinas foisonnent, à plus de 35 kilomètres, soit un peu plus que ce qu'on vient de parcourir ? Je renonce au dernier moment et je fais demi-tour. Sur un lac étroit, bordé de forêts et de plages de sable, juste avant l'embouchure du fleuve, on arrête les moteurs et on se laisse dériver un moment, allongés sur le pont, fixant le ciel qui s'est ouvert, observant les nuages épais.

 

 

 

Et puis... Et puis, et puis, et puis. Le voyage s'est gorgé de ce qui fait le sel des récits des grands navigateurs. Je n'aurais pas pris la peine d'écrire ce qui aurait été un voyage parfait et sans doute parfaitement ennuyeux pour qui ne l'aurait pas vécu, parce que l'apprentissage de la navigation, la vie à bord, cela se vit, cela ne se partage pas, cela n'intéresse pas le papier sur lequel les mots apparaissent.

 

 

 

Et puis.

 

Au milieu du Mügelsee.

 

Le moteur s'arrête.

 

Le moteur s'arrête.

 

Le moteur s'arrête.

 

Sur les mers les plus sauvages que l'on ait pu traverser en tant que jeune marin, le moteur s'arrête.

 

Sans aucune connaissance mécanique, le moteur s'arrête.

 

 

 

On se précipite vers l'indicateur de batterie. 150 Ampères. Ca devrait être largement bon. Je redémarre le moteur. Il s'arrête. Je le redémarre. Il s'arrête. Il n'y a personne autour de nous. Les bateaux ont regagné les ports.

 

Et alors la batterie se met à sonner, un clignottement acide. Batterie. Vide.

 

12 ampères.

 

Je rallume le moteur. Moins de 100 watts, à peine plus fort que le vent qui court sur l'eau en tous sens. Le silence à bord devient total. Le lac est vaste et n'a jamais paru plus sauvage qu'à cet instant, sur ce bateau qui tangue d'un côté à l'autre. Le soleil descend, il descend face à nous, on tente de l'attraper et de se hisser vers lui. La navigation devient pénible. Le bateau n'avance pas. Et puis le bord du lac s'approche lentement, au gré du vent, au gré des vagues.

 

Sur la rivière, plus calme, le faible moteur reprend son travail laborieux. On avance à moins de 2 kilomètres par heure. Les arbres défilent dans une langueur infernale. La nuit descend sur nous et les cris des animaux montent lentement de la forêt. Encore un kilomètre. Le moteur toussote. On s'arrête, on relève l'hélice, on dégage l'hélice des algues du lac sauvage et on reprend la route. Les ombres des oiseaux s'étirent par-dessus les eaux sombres. La marina est en vue. La rivière est calme. Le moteur ne donne presque plus rien, notre emplacement est facile d'accès, à côté de l'aspirateur à merde qui trône sur la jetée comme une pompe à pétrole. Il faut exagérer tous les mouvements de la barre quand le moteur est si faible, on tourne au maximum, on arrive au ralenti et on se range à notre emplacement F.

 

On arrime le bateau. Un petit homme au corps nerveux se dirige vers nous, il nous aide à faire les noeuds puis retire le cadenas de la borne électrique et branche notre cable. Pour 25€ on peut passer la nuit-là, avec un accès à des toilettes et des douches. On prend une bière dans notre frigo et on marche une demi-heure sur la terre ferme. La nuit est tombée. A côté de notre péniche, sur la terrasse du quartier général, des hommes boivent de la vodka en mangeant des cacahuètes. Quand on revient à bord, Rahua aménage nos couchettes et je coupe les courgettes et les tomate-cerises. Les pommes de terre sont déjà précuites avec une sauce au romarin emballée. Je sors le réchaud à gaz de l'armoire. En le posant dehors, à côté du poste de pilotage, je remarque que la batterie ne charge plus. Elle indique – 1,43 V. Je vérifie les branchements. Le chargement repart, 22,3 V. Maria nous a expliqué que lorsque la batterie est déchargée, il faut 8 heures de recharge pour atteindre le maximum, de 350 Ampères. Elle nous l'a dit le matin même, en nous faisant la démonstration de l'utilisation du réchaud et en l'activant pour nous montrer comment ça marche, sans allumer le feu.

 

 

 

Maintenant je me dirige avec ma poële pleine de tomates-cerises coupées en deux. Il y a deux boutons sur un réchaud. Un pour ouvrir le gaz de la petite bouteille de buthane et un pour activer la flamme. J'ouvre le gaz, j'active la flamme, le feu s'allume. Je pose la poëlle par-dessus. Derrière, il y a les ombres silencieuses des animaux qui traversent d'une rive à l'autre. Et puis je ramène les yeux vers la poëlle et le feu est partout, il brule partout sous le réchaud et sort vivement des deux boutons. J'ai deux secondes, dans ma tête, j'ai deux secondes. Pendant la première j'implore Dieu et la merditude des choses, Rahua tourne le visage, le matelas entre les mains et elle aperçoit le feu qui déborde de partout, et il n'y a que la panique, que l'intense panique des catastrophes annoncées, des stupides catastrophes qui ravagent les bateaux, les vies, les rivières et alors déjà apparait la deuxième seconde, celle où j'envisage rapidement les solutions qui se présentent à moi, les boutons sont déjà en train de fondre, la bouteille de gaz est ouverte avec un feu qui peut la faire exploser à tout instant. A cet instant, que sais-je des bouteilles de buthane de 227g, que sais-je des systèmes de sécurité, que sais-je des réchauds dont je parle tant et plus dans les ânes barbus mais que je n'ai jamais utilisé, je ne sais rien, absolument rien. La fin de la deuxième seconde approche alors je dégage la poëlle de tomates, je prends le réchaud du bout des doigts et je le lance dans l'eau, où je ne sais pas, loin, aussi loin que je peux, je ne réfléchis pas, je réfléchis plus, je le balance par-dessus bord. Fin de la deuxième seconde. Un incident de deux secondes.

 

 

 

J'ai un doigt légèrement brulé. Rien de grave. Il n'y a rien de grave. Rahua s'approche. Je bois un verre d'eau. Je sors sur le pont, dans la rivière, à une faible profondeur, le gaz est toujours en vie. Des bulles remontent sans arrêt à la surface, dégageant une odeur de buthane. Je ne sais pas comment ont réagi les hommes la nuit de la catastrophe de Tchernobyl mais à cet instant, j'ai la sensation qu'une catastrophe gigantesque s'annonce au fond de la rivière du Spree. Mon humeur devient atrocement maussade, j'ai l'impression que la mort dresse ses tentacules géantes par-dessus notre embarcation, j'ai l'impression d'attendre, pétrifié, que la catastrophe se produise, à quelques mètres, sous l'eau. Je passe en revue l'éventail des drames possibles et puis le vin, le pain et le fromage transforment l'humeur en une farce idiote, tout aussi morbide. Mais désormais, tout cela est drôle. Tout cela est affreusement drôle. Quand on s'endort vers minuit, je suis ivre, Rahua est assomée par le vin et le vent et le gaz continue de pétiller à la surface. Les hommes penchent leurs verres de vodka par-dessus la terrasse et ils observent l'obscurité en riant.

 

 

 

Je suis réveillé vers 7h par le clapotement des vagues sur la coque de notre navire. Nous avons vaincu une nouvelle nuit. Je sors, l'eau est calme, l'eau est calme et plate. Le gaz a été vaincu par les algues du fleuve ou les saumons revenus de loin. Que sais-je des fonds marins, à vrai dire ?

 

 

 

Le jour est gris mais l'air est frais. On s'installe pour déjeuner. Et en jetant un oeil vers la batterie, on remarque qu'elle indique 40 Ampères. 40 ! On devrait être à 350. A 40, on est toujours sous le seuil critique que nous avait indiqué Maria la veille, à partir duquel on doit de toute urgence chercher à recharger la batterie. Maria nous a laissé son numéro, on l'appelle. Elle s'excuse du moteur qui s'arrête inopinément, parait perdue, demande comment on a pu descendre aussi bas, on lui explique que la batterie indiquait 150 Ampères disponibles avant d'indiquer qu'elle était vide et puis d'indiquer 12 ampères. Elle va appeller son patron. Le gérant de la marina vient rire un peu plus avec nous du prix qu'on a payé et de nos péripéties (il ne sait rien sur le gaz qui git au sous-sol). Le bateau devant nous demande à sortir. On décide de ne pas allumer le moteur, la sortie et l'entrée dans les ports c'est ce qui demande le plus d'énergie au moteur. On s'accorche aux poteaux de la marina, on propulse le bateau vers un autre emplacement, comme on peut, on lance une corde comme un lasso et puis on s'arrime, on s'arrime et chaque fois cela ressemble à un miracle. Notre équipage gagne en expérience et en technique à chaque instant.

 

 

 

Je décide de laisser le bateau-là. Nous ne pourrons aller nulle part avec 40 ampères. Laissons le bateau là et laissons nous voguer sur l'après-midi.

 

 

 

Le propriétaire du bateau nous appelle, un berlinois au sang-froid, aussi froid que les hivers sont secs et maussades. Il nous demande d'essayer une autre borne électrique. Cela a déjà été fait mon petit père. Il nous demande de chercher après un autre câble. Le gérant de la marina n'en a pas, cela nous évite de devoir mentir. A quoi bon attendre de nouveau 5 heures pour recharger le bateau ? Nous n'avons pas payé 500€ pour effectuer la manutention de son bateau mais pour naviguer. Il nous demande alors de ramener le bateau comme on peut, le plus près possible du port d'embarcation. Cela veut dire qu'on n'a pas d'autre choix que de revenir, sans s'arrêter, sans pouvoir découvrir de nouvelles terres, aller le plus loin possible et puis constater les faits. C'est à dire, constater l'épuisement du moteur. Mais à cet instant, cela parait clair qu'il ne sera d'aucun secours et si subitement le bateau tombait en rade en travers du fleuve, il ne nous porterait aucun secours et on dériverait le temps que l'on dériverait. Le propriétaire nous dit alors que cela pourrait sonner faux ou maladroit mais c'est pourtant ce qu'il dit.

 

 

 

Sur la rivière, des jeunes rament à bord d'avirons affutés, suivis par un bateau à moteur à bord duquel un homme est muni d'un haut-parleur. Ils font quatre ou cinq aller-retours.

 

 

 

Et donc. On ne vit qu'une seule fois. Alors naviguons où le vent nous portera.

 

On salue le gérant.

 

- Ils vous ont dit de repartir ?

 

- Oui, on y va.

 

- Et bien, ils n'ont pas peur. Et vous non plus. (eux, parce qu'il était certain que cela finirait de détruire la batterie et nous, eh bien nous, pour des raisons évidentes).

 

 

 

On largue à nouveau les amarres, on pousse de tout notre poids les poteaux et une fois au milieu de la rivière, j'allume le moteur. Il démarre. On navigue à moins de 100 watts, soit une moyenne de 2,5 km/h. La navigation est plutôt calme jusqu'à Köpenick. Et là, quand on croise ces vastes bateaux de croisières qui semblent gagner la mer du nord à toute vitesse, chargés de vieux allemands, pratiquement tous bondés, avec un coup puissant de corps de brume pour dégager leur passage, les vagues de leur passage nous emportent chaque fois plus près du rivage et il nous faut alors redresser la barre. Le brouillard se lève et un soleil chaud et puissant se pose par-dessus la péniche. 30 ampères. Je décide de ne pas m'arrêter. Nous ne pouvons pas nous le permettre alors nous mangeons sur le pont, avec ce qu'il reste de notre festin de la veille, avec le reste des tomates cerises découpées dans la poëlle. A cet endroit, seuls quelques kayaks nous dépassent. Le temps semble s'être arrêté. Nous sommes pratiquement immobiles au milieu du temps.

 

Le propriétaire du bateau nous avait demandé de le rappeler après deux heures. On lui dit qu'il nous reste 25 ampères et que nous ne sommes qu'un peu plus loin que Köpenick. Ses seuls mots seront : eh bien, cela ressemble à une aventure.

 

 

 

Et puis le vent s'accélère, prend de l'ampleur et à chaque fois que le bateau ne lui fait pas parfaitement face, qu'un flanc lui est trop exposé, il nous emporte, beaucoup plus puissant que l'hélice qui tourne à vide. Je me tourne fréquemment pour voir si elle fonctionne toujours tant le vent nous déporte. Sur cette partie du fleuve, il n'y a plus de maison, plus de forêts, ce ne sont que de vastes péniches amarrées chargées de Dieu sait quoi et qui semblent attendre la fin des temps. Le vent devient encore plus puissant et le courant est impressionnant. Le bateau est emporté dangereusement vers les péniches, je dois mettre plus de puissance et la batterie chute vertigineusement, 15 ampères. Mais on est de retour au milieu du fleuve, au milieu de cette cohue, des bateaux partout sur l'eau.

 

Et chaque fois, pour traverser entre les bouées rouges et vertes, c'est un long combat entamé des centaines de mètres auparavant, à combattre le vent, les vagues, les autres embarcations et à se faufiler au dernier moment du bon côté de la bouée. Rahua est ivre de vent. Elle me laisse la barre. Et puis on arrive au niveau d'une nouvelle péniche. Et pendant une minute qui semble interminable, il y a toute l'impuissance du monde. Le vent nous repousse et notre bateau reste au même niveau de la péniche pendant 60 secondes infinies, 60 secondes où l'on sent le moteur faiblir, où l'on se sent abandonné, livré aux quatre vents. C'est l'endroit crucial, le fleuve est le plus large à cet endroit et se divise en 5 différentes directions. Je sais qu'une fois ce cap passé, le vent se calmera, mon expérience de navigateur me le chuchote. Mais à cet instant nous sommes toujours au même niveau de la péniche, le bateau n'avance pas et la batterie s'épuise. 8 ampères. On ne peut pas rester là, tout l'après-midi, dans l'endroit le plus inhospitalier du fleuve. Cent mètre plus loins une péniche de 50 mètres est amarée et une lourde grue couverte d'une poussière grise la décharge de tonnes de graviers dans des raclements métalliques. Les bateaux qui passent rapidement ne le remarquent pas, un bruit leur parvient à peine alors qu'ils sont déjà loin. Mais nous sommes englués à hauteur de cette péniche que nous parvenons pas dépasser. Et le grincement de ses joints et le grattement métallique sont partout.

 

Nous sommes immobiles et il n'y a rien de plus effrayant qu'un bateau immobile alors que le moteur est en marche. A bord, il n'y a pas un bruit, nous laissons le vent nous traverser. Je décide de mettre plus de puissance. Tant pis. Il faut sortir de là. Alors le bateau se hisse péniblement par-dessus les flots et fend les rafales de vent tant bien que mal. Il bouge à nouveau, il bouge et vers l'avant qui plus est ! Il reste 250 mètres pour se mettre à l'abri du gros vent. Les bouées sont disséminées étrangement, les bateaux se frôlent. On est aux portes de Berlin, les gens se prélassent dans l'herbe de Treptower park. Et le moteur s'éteint.

 

La batterie est vide.

 

Le bateau se laisse voguer sur 100 mètres à moins de 1 km/h. Je rallume le moteur. 50 watts. Nous n'avançons pas plus vite mais nous pouvons imprimer une direction. Sans hélice, c'est la dérive. Tout va plus vite que nous. Les pédalos, les nageurs. Les abeilles se reposent sur le pont pendant la traversée du fleuve. Au loin, on aperçoit l'Oberbaumbrücke, d'où nous avons embarqué. Il doit rester 4 kilomètres, 4 kilomètres dans la langueur de l'après-midi. Rahua se met à chanter.

 

 

 

Livin on a prayer,

 

we're half way there,

 

take my hand, we'll make it I swear,

 

Woah, living on a prayer.

 

 

 

Le bateau avance mètre par mètre. C'est d'une lenteur infernale. Le soleil est accroché au plafond, il ne bouge pas. Nous non plus. A peine. Je choisis de traverser le fleuve, de nous positionner du bon côté pour amarrer et nous laisser dériver avec un moteur, ce qu'il reste d'un moteur. Il y a une rame sur le pont. Ce serait la même chose de se mettre à ramer.

 

On est à moins de 300 mètres. Rahua se précipite vers l'avant. Le vent se lève, les bateaux traversent rapidement le fleuve et les vagues nous malmènent. Je remets un coup de gaz pour nous positionner correctement et entrer dans cet espace étroit, entre les 4 pylones qui ne dépassent pas 2 mètres de large. Mais le moteur s'éteint. A chaque fois le moteur s'éteint. Nous sommes à la dérive. A l'approche d'un pylone, Rahua se penche dangereusement et l'attrape de toutes ses forces sans le lâcher. Le bateau est perpendiculaire à l'entrée. Je prends appui sur le pylone contre lequel je suis, à babord et je tente de le repousser pour nous donner une impulsion et puis je me précipite vers l'avant à tribord pour attraper la corde et nous faire avancer vers notre emplacement. Rahua a le visage qui exprime toutes les douleurs du monde.

 

Un vieil homme qui semble avoir arrimé son bateau récemment nous regarde distraitement en nous prodiguant ses conseils sans prendre la peine de venir attraper un bout de corde. Il s'assied et nous observe. Je vais d'un côté à l'autre du bateau, de l'arrière à l'avant et Rahua s'accroche tant bien que mal, maintenant à la bitte d'amarrage à l'avant. Je lance les cordes comme je peux pour attacher le bateau à l'arrière. Elles tombent à l'eau, je recommence, je les lance puis j'effectue les noeuds. Un côté, puis l'autre. Je me précipite ensuite à l'avant. D'un côté. Puis Rahua peut lacher son emprise. On arrime la dernière corde.

 

 

 

Et on descend du bateau. Hier matin nous étions là, au même endroit. Quand on prend le mer, on ne sait jamais dans quel état on revient, c'est ce que les marins doivent penser.

 

 

 

Sur le quai, il n'y a personne. Le patron ne répond pas au téléphone. Il ne nous rappelera pas. Maria décroche. Elle ne peut pas être là, elle participe à une manifestation sur l'eau, fidèle épouse des océans. On verra plus tard donc, pour un remboursement, un voucher, la caution. On est à quai. On observe le navire. Il est 16h. Dieu seul sait de quoi peuvent être faits les jours : de confusion, de fierté, d'expériences, de langueur, de colère, de désespoir, d'appétit. Mais des jours vivants.

 

 

 

On s'éloigne et on se rend compte que toutes les grilles sont fermées. L'endroit n'est composé que de bureaux, personne ne vit là. Après quelques minutes on aperçoit un couple, la femme vient de louer un bureau là et elle est venue le montrer à son copain.

 

- Vous avez dormi ici, demanda-t-elle, surprise ?

 

- Non, on vient du fleuve, on vient de débarquer du bateau, on vient de débarquer du radeau, là.

 

 

 

Et les grilles se sont ouvertes.