Le cerf bleu

Il n’y avait plus que quelques gamins allongés sur les gradins métalliques. Le match s’était terminé il y a seulement 15 minutes. Les basketteurs étaient déjà rentrés chez eux. Le quartier sud l’avait encore emporté mais au fond tout le monde s’en foutait. Le vent se levait sur le terrain de béton, au milieu des grillages et derrière les maisons brunes et plates le soleil s’affaissait. Les deux derniers gosses qui trainaient autour du terrain se sont dressés rapidement. Ils se sont regardés, les pupilles écarquillées. Ils n’ont pas eu besoin de parler, ils se sont tapés dans les mains, ils se sont mis à courir et ils ont disparu. Ici, la lumière retrouvait cette pureté étrange, peu avant la nuit.

Il n’y avait plus personne sur les trottoirs où poussaient des mauvaises herbes à la tige épaisse, seule une vieille Ford traversait lentement la route principale.

A Creston, les magasins avaient fermé depuis longtemps. Et les restaurants ne proposaient plus que des déjeuners, ils n’ouvraient jamais plus en soirée : ils craignaient toujours que l’obscurité tombe soudainement. Et aux fenêtres des maisons basses tous les rideaux avaient été tirés.

Puis l’œil a été attiré par un mouvement. Une fille se faufilait entre les arbres qui jouxtaient le terrain de basket. Elle avait la peau diaphane et de courts cheveux blonds, légèrement bouclés.  Il était impossible d’estimer son âge, elle pouvait avoir 15 ans ou 35 ans. Elle passait, sans un regard aux rues désertes ni aux portes de ces dizaines de maisons, placardées d’affiches blanches à chaque fois semblables, avec la même police, les mêmes mots et le même alignement formel des lettres.

La fille continuait de marcher, elle traversait le parc maintenant. Sa silhouette menue la distinguait des filles qui tournaient autour du terrain de basket tout à l’heure. Elles n’étaient pas grosses pourtant, mais elles avaient cette musculature charpentée, un peu étrange, des filles trop jeunes qui font trop de sport. Cette fille-là devait en être consciente, elle portait un t-shirt clair à imprimé de tête de cerf et une jupe sombre et haute. Tout soulignait la maigreur et l’élégance de son corps. Tout la différenciait des filles qu’elle avait dû croiser plus tôt, à la lumière du jour, qui réfugiaient leurs muscles dans des pulls épais et des jeans larges. Les gens d’ici devaient sans doute dire d’elle qu’elle avait une silhouette à l’européenne. C’est ce qu’ils avaient l’habitude de dire quand des vêtements étaient portés près du corps.

Cela faisait des jours désormais que plus personne ne sortait de chez soi après la fin du jour. Cela faisait des jours désormais que les affiches avaient été plaquées sur toutes les portes de la ville. Personne n’a jamais su qui les avait collées. Personne ne s’en souciait à vrai dire. C’était un message d’alerte et ils étaient heureux d’en avoir été informés :

« Ce matin, Jayden Sherman revient s’installer chez nous. »

Les gens d’ici connaissaient Jayden Sherman. Ils savaient pourquoi Jayden Sherman avait passé les vingt dernières années de sa vie en prison. Ils avaient tous vu son visage à la télévision, lors de son procès, ils avaient vu cette barbe épaisse et ses yeux fureteurs. Ils ne pouvaient pas l’oublier ce regard là.

Le maire avait été assailli de plaintes, lui-même était terrifié par la nouvelle. Il s’était d’ailleurs plaint auprès des autorités pénitentiaires, ne voyant pas au près de qui, lui, sur qui toute la ville comptait, pouvait bien trouver de l’aide. On lui a bredouillé des réponses lapidaires. « On ne contrôle pas ceux qui sortent. Ils sortent. Ils sont libres. »

La fille ne se retournait jamais, elle fixait sa destination devant elle et la suivait, d’un pas léger et déterminé. Certains rideaux s’écartaient et des yeux l’épiaient, cachés derrière ces vitres. Ils ne la connaissaient pas cette fille mais ils voulaient lui crier quelque chose, ils voulaient la prévenir, si seulement ils osaient ouvrir la porte. Alors des larmes parfois leur échappaient et ils pleuraient déjà une fille qu’ils voyaient pour la première fois, ses jambes paraissaient si fragiles, son allure était si fraiche, ils se doutaient que demain, en allumant la télévision, c’est ce corps maigre et mort qu’ils découvriraient, ils le savaient mais ils ne pouvaient rien faire alors ils rabattaient les rideaux et se séchaient les yeux en voyant leurs enfants courir après le chat, dans la maison. A l’abri. Oui, c’était cela. A l’abri.

La ville faisait désormais partie de ce qu’on aurait pu présenter comme « l’Amérique qui a peur ». Peur de ce territoire au milieu duquel elle se trouvait. Peur de ces frontières interminables et difficiles à contrôler. Peur de ces attentats vus en direct à la télévision. Peur de ce monde étrange.

La nuit était sombre désormais, des dizaines de lampadaires n’éclairaient plus et la mairie manquait d’argent pour renouveler les néons. La vérité c’est qu’ils étaient pratiquement devenus obsolètes : personne ne s’aventurait jamais plus dehors avant le lever du jour ou après la tombée de la nuit. Même en voiture. On se doutait bien que d’ici quelques mois, plus aucune rue de Creston ne serait éclairée.

L’été était terminé mais la fille qui se promenait seule ne portait ni veste ni collant. Elle marchait toujours lentement, pourtant c’était comme si une énergie puissante se dégageait d’elle. Comme si la peur n’existait pas chez elle. Ou comme si elle ne pouvait pas lire ces messages collés partout. Ou comme si elle les ignorait consciemment. Personne ne pouvait les ignorer pourtant. Personne ne pouvait ignorer Jayden Sherman. Quelques tags étaient apparus sur les affiches, probablement des injures ou des dessins obscènes, mais ils avaient été méthodiquement recouverts d’une encre plus noire encore. Il fallait effacer toute trace de mépris à l’égard de Jayden Sherman. Personne ne voulait donner l’impression de le défier. D’ailleurs aucune affiche n’a jamais été retirée. Nulle part. C’était comme si ignorer la mise en garde pouvait être pressenti comme un affront. On ne méprisait pas Jayden Sherman. On ne défiait pas Jayden Sherman. On n’affrontait pas Jayden Sherman. Tout simplement parce qu’on voulait continuer à vivre.

Plusieurs familles avaient décidé de déménager, aussi loin de l’Iowa que ça leur était possible. Elles avaient vendu leur maison pour la moitié de leur valeur : tous les potentiels acheteurs étrangers au comté se débinaient quand ils étaient mis au courant de toute cette histoire.

Quelques rideaux s’écartaient encore quand un bruit surgissait de la rue qu’ils savaient déserte. Ils voyaient cette fille, dehors, marcher sur les feuilles mortes. Depuis la nuit où ces affiches étaient apparues sur leurs portes, leur vie avait changé. Les habitants de Creston se comportaient comme des bêtes traquées, sans autre répit que la lumière du jour. Alertée par ces affiches, la presse locale avait brièvement parlé du retour du « Tueur de la nuit », sans émouvoir grand monde hors du comté.

La fille continuait de tourner dans les rues perpendiculaires, ses doigts frôlaient l’écorce d’un arbre, tailladée au couteau, où il était écrit « Mars Loves Her ». Elle s’avançait, regardait le ciel sombre et son regard bleuté prenait une teinte particulière, pratiquement dorée. De même que la tête de cerf imprimée dans la même couleur sur son t-shirt. Cela faisait des jours maintenant qu’elle marchait le soir, la nuit et les matins dans les rues désertes ; elle le connaissait ce silence, elle s’y retrouvait dans cette ville sans lumière. A hauteur d’un vaste parking, elle a ralenti. Ici avant il y avait des bars, des restaurants. Et un bowling même. A côté il y avait toujours un parc pour enfants, mais personne ne s’y rendait plus jamais. La fille s’est installée sur une des trois balançoires.

Devant l’ampleur qu’avait prise la nouvelle, la population avait dévalisé les armureries en carabines et munitions. Le maire avait alors lancé plusieurs appels au calme et à la vigilance mais Creston ne dormait plus que d’une oreille : Jayden Sherman avait été libéré de prison. Et il était revenu.

Mais à vrai dire, personne ne savait où l’ex-taulard habitait désormais. Et si le « Tueur de la nuit » n’avait jamais été aperçu, c’était la preuve qu’il fallait encore se méfier de lui : les hommes qui n’ont rien à se reprocher ne se cachent pas.

Des pas se sont approchés de la balançoire. On ne distinguait rien dans la nuit noire. La fille continuait de se balancer vaguement en poussant sur la pointe de son pied gauche. Une ombre s’est approchée. La lumière éclairait doucement son visage, on pouvait distinguer les traits tirés d’une fille. Elle portait encore une blouse d’infirmière et à hauteur de son sein gauche il y avait un badge. « Jayden Sherman. » La fille au cerf s’est levée, elles se sont faits face, elles souriaient largement. Et elles se sont embrassées longuement sur la balançoire.

Cela faisait des jours que Jayden Sherman, 24 ans, infirmière, était revenue de Chicago, où elle avait terminé ses études. La fille à la tête de cerf s’est enroulée autour du cou de l’infirmière. « Jayden. Jayden Sherman. Je revis depuis que tu es revenue. Tu le sais ça ? Je veux que le monde entier le sache. Je veux encore l’écrire sur toutes les portes de la ville. Jayden Sherman est revenue s’installer chez nous. Et j’aime cette fille.»