Le moussaillon

Cela faisait maintenant bien trois longues journées que Yann était ferré en cale de l’Astrolabile, vastes cales mais des cales pleines d’ombres et Yann il aimait pas ça tellement les ombres des cales. Personne n’a jamais su pourquoi on l’avait ferré là, Yann répétait qu’il ne savait pas ce que le capitaine lui reprochait, il doit avoir des problèmes de couche mais j’y suis pour rien qu’il répétait. Ce n’est pas moi qui ai touché sa dame…

L’Astrolabile mouillait depuis quelques semaines dans le port de Lorient, au large des côtes à vrai dire, la marchandise y était plus en sécurité, mais Yann ne savait pas ce qu’on transportait dans ces dizaines de tonneaux pleins à vomir, tellement proches de lui, mais impossibles à toucher.

Un jeune moussaillon est venu le trouver le matin, il tenait en main de quoi nourrir un moineau, mais c’était tout ce qu’il avait trouvé qu’il disait.

- Et le capitaine il sait que tu viens ici ?

- Non, il interdit à quiconque de venir vous nourrir…

- Il me laisserait crever de faim l’animal ?

La vérité c’était que le moussaillon se privait de sa ration pour l’apporter en cale qu’il lui a dit.

Certaines nuits – le jour ne se levait pourtant jamais pour Yann – la mer démontée malmenait sa cheville attachée à la ferraille rousse, fondue dans la coque de l’Astrolabile. Alors il joignait ses mains et il hurlait plus fort que les océans.

Le moussaillon passait irrégulièrement, quand il pouvait, c’est ce qu’il lui racontait. Mais il a rapidement compris que la nourriture ne suffirait pas, Yann délirait vaguement et ses joues creusées l’enlaidissaient encore un peu. Alors il lui a parlé des routes qu’emprunterait bientôt le puissant vaisseau.

- On appareille demain…

Les jours étaient d’une langueur infernale dans la chaleur moite de la cale. Yann ressentait la furie des océans lui claquer cette chaine, maudite chaine de misère. Le moussaillon est arrivé ce matin-là et Yann léchait ses plaies.

- On passe au large de Sainte-Hélène ce matin…

- Est-ce vrai ?

- Autant que ces fers qui vous tenaillent les os !

Une lueur a éclairé le regard, brillant, le regard éclatant d’une lumière incandescente dans cet océan d’obscurité, on ne voyait que ces yeux, désormais il n’y avait plus que ces deux points lumineux.

La vérité c’est que Yann n’avait jamais fendu les vastes flots des océans, seulement l’écume des mers du nord lui avait collé aux sourcils et ça lui avait salé l’encoignure des lèvres des journées entières. Mais les vastes plaines de l’Atlantique, jamais grand Dieu, jamais !

Certains jours, la mer était démontée et les tonneaux se fracassaient et alors ils roulaient, tournoyaient dans les cales et personne ne venait jamais s’enquérir de cette marchandise précieuse et ça avait étonné Yann plus d’une fois, mais il avait fini par penser que le capitaine préférait ne pas le voir.

Quand le moussaillon arrivait en cale, il croisait le regard brûlant de Yann, deux pépites étincelantes dans la cale nauséabonde. Des restes de vie.

- Yann, on approche du cap Horn… On devrait tenter de le franchir d’ici demain.

- Le cap Horn ! » Il a joint ses mains. « Le 56ème parallèle. Les vagues scélérates, les tempêtes courant sur le tapis d’eau, les icebergs…

Le plus mythique… L’infranchissable… »

Une forme de douce sérénité s’était emparée de lui. Il a posé ses mains calleuses sur la coque du navire.

- Je veux sentir les rugissements de la mer, je veux sentir les vents qui se fracassent sur nous… On ne passe jamais qu’une seule fois au cap Horn moussaillon… Qui a pu connaitre cette chance ? Qui a cru que je le franchirais un jour, moi qui ne courais que les mers du nord… Si tu savais les légendes qu’on raconte dans les troquets, dans les ports et même entre les cuisses des dames à propos de ce lieu… Le cap Horn…

Il a passé les dernières heures à scruter l’océan à travers la coque, il le voyait, cet océan, il le voyait, il en était persuadé. Cette nuit-là fut la plus belle de sa courte vie. Il ne sentait plus les fers. Il ne sentait presque plus son corps, il ne mangeait plus les maigres gamelles déposées à une portée de bras. L’important était ailleurs. Dans un moment onirique, ses sens éclataient, cette nuit-là, l’Astrolabile fendait les plus hostiles des flots. Le bateau manquait plusieurs fois de chavirer pensa-t-il, mais il était là, il vivait ce moment, unique moment d’une vie, de plusieurs vies.

- Ca y est, je le vois, je vois le cap Horn, il est à nous capitaine ! A nous !

Il hurlait de toute l’énergie qu’il lui restait.

Le lendemain matin, le moussaillon est arrivé en cale, une lumière pâle flottait sur le regard de Yann, il semblait sourire. Ses membres étaient encore tièdes mais ils n’allaient pas tarder à refroidir.

En remontant sur le pont, le moussaillon a pris soin d’écarter les toiles d’araignées tissées depuis des mois. Il a jeté un œil rapide à sa barque qui se trouvait à l’eau, la tempête de la nuit l’avait épargnée et ça lui avait permis de faire rapidement l’aller-retour jusqu’au port. Il est descendu vers son embarcation, c’était la dernière fois qu’il monterait à bord de l’Astrolabile.

Il a levé les yeux, Lorient se tassait sous d’épais nuages, il fallait se hâter de rentrer. Il a attrapé les rames et sa barque s’est rapidement dissipée entre les brumes du port.