Le testament

Date: 
12/01/2013

Ceci est mon testament.

Je m’appelle Olivier. J’ai 45 ans. Je suis pêcheur, mais je n’ai aucun mérite, j’ai tout appris aux côtés de mon père. Je suis également marié, je suis passionné de guitare et de cinéma. Et je suis un meurtrier.

Voici comment se sont déroulés les faits.

La chaleur était pesante ce matin-là. Je suis arrivé sur la plage, mon bateau avait bel air. J’ai fait l’inspection des caisses à poissons et j’ai réalisé qu’il en manquait quelques unes. Cela faisait plusieurs jours qu’elles disparaissaient, en fait depuis que j’avais eu une altercation avec les pêcheurs à la sortie de la plage. Ils m’accusaient de je ne sais quoi, ils disaient que mes prises les surprenaient, ils en voulaient tantôt à mes filets, tantôt à mon moteur, en réalité à tout ce qui pouvait me servir de près ou de loin à pêcher.

Je suis parti en mer, l’eau était calme et le ciel plutôt dégagé.

Cela faisait seulement quelques semaines que j’avais emménagé à Bali, sur la côte nord, la côte des pêcheurs. Si j’étais arrivé là, dans ce coin du monde, c’est parce que j’avais suivi une fille, une fille douce et belle. Pendant tous les préparatifs au voyage je ne m’étais jamais posé la question de ce que j’allais faire, c’était une évidence : j’avais une vocation et elle n’allait pas changer d’un continent à l’autre. La seule différence dans la pratique de la pêche, c’étaient les embarcations : ce matin-là j’ai pris l’eau sur un bateau libellule, une petite pirogue équipée de deux flotteurs et d’une voile colorée et d’un moteur. Le reste, la mer, les poissons, les filets, c’était universel.

J’ai commencé à dérouler le filet dans la mer, des dizaines de bateaux coloraient l’horizon. Tout le monde sortait toujours en même temps, très tôt le matin, pour revenir au lever du jour. C’est alors que j’ai aperçu furtivement quelque chose dans mes filets. Je me suis agenouillé, j’ai écarté les mailles épaisses et vertes et j’ai dégagé ce que je pouvais, mes mouvements étaient affolés, je ne respirais plus vraiment et bientôt c’est un corps entier que je découvrais. J’ai regardé tout autour de moi, les autres bateaux se rapprochaient, sans doute alertés par mes cris. Il n’y avait pas d’échappatoire. C’était sans issue. Quand ils ont découvert le corps ils se sont mis à hurler, ils ont dit qu’il ne fallait jamais accepter d’étrangers ici, ils ont dit qu’ils allaient moi aussi me tuer, ils ont dit tant de choses encore.

Quand nous sommes revenus sur la plage, j’ai reconnu le cadavre attaché à l’arrière de ma chaloupe, c’était le vieil homme à qui j’avais acheté l’embarcation le premier soir, sur la plage. Le message était clair. Presque trop évident : la pêche devait rester une activité réservée aux locaux. Pourtant, aucun juge n’en a tenu compte, mes arguments étaient éconduits, balayés, broyés. Je n’avais rien à dire. J’étais le coupable désigné. Le coupable du flagrant-délit. Le coupable du faciès. C’était l’omerta balinaise. Mais je ne veux pas polémiquer sur ce sujet ici. J’étais le meurtrier. C’étaient seulement trois mots mais tout était dit. La vérité était reconstituée. Elle était officiellement établie. Je suis le meurtrier. Ils l’ont dit.
Du jour au lendemain j’ai été privé de pêche, j’ai été enfermé et je n’ai jamais su ce qu’était devenu mon bateau, je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus mes filets ou mes caisses. Sans doute ont-ils tout pris. Sans doute n’ont-ils jamais admis que ces choses m’appartiennent : ils ne faisaient donc que reprendre ce que j’avais acquis illégalement.

1

Je n’ai pas revu la mer pendant 12 longues années. Pourtant la mer, c’est toute ma vie. C’est ma mère, c’est ma fille, c’est ma patrie. C’est ma terre. Ma destinée. Mon territoire. Mon apaisement. Tout ça je ne le savais pas vraiment avant de connaitre les geôles indonésiennes. C’est donc là que ma vie a basculé. C’est donc là que tout s’est déséquilibré. Je n’étais plus moi-même là-bas. On m’avait séparé de la mer. Mais c’est comme si on m’avait séparé de moi-même. Je sais, ceci n’a rien à faire sur un testament. Mais je veux que mon état d’esprit à l’époque soit clairement explicité.

Pour ne rien arranger, j’étais incroyablement seul, ma femme avait disparu, elle n’est jamais venue me voir d’ailleurs. J’ai longtemps supposé que sa famille l’avait convaincue de s’en aller, de quitter Bali, de m’oublier, d’oublier le meurtrier que j’étais. Que je suis. 
J’avais toujours vécu avec le mouvement de la lune, avec l’heure des marées, avec la force du vent, avec les vibrations du soleil et subitement tout cela avait disparu : il n’y avait plus que l’ombre et l’obscurité et le temps s’était évanoui. Pendant des années j’ai repensé au vieil homme qui m’avait vendu la pirogue, sur la plage. En y réfléchissant, je me suis dit qu’il avait dû y trouver son compte, dans cette vente, le prix que j’avais payé pour une embarcation locale était en réalité le prix d’une maison à Bali. J’avais été roulé, mais il n’y avait plus personne pour recevoir mes doléances désormais.

Un jour, je fus libéré. Ce n’était pas un jour particulièrement excitant, rien ne m’attendait dehors. Sauf la lumière et le mouvement des marées. Je me suis rendu sur une plage, je me suis assis, j’ai replié mes genoux sous mon menton, la position habituelle en cellule, j’ai appuyé assez fort les paumes de mes mains sur le sable et j’ai regardé la mer plusieurs jours d’affilée. Il n’y avait personne ici. Juste des cailloux. Et du corail. Et sans doute des poissons, je n’ai jamais vérifié. Bien des jours plus tard j’ai appris une chose étrange. Des dizaines de pêcheurs de la côte nord avaient été retrouvés morts dans leurs filets, à l’arrière de ces curieux bateaux libellules. La police n’a jamais découvert le coupable était-il écrit.

Depuis lors je n’ai jamais repris la mer. Et aujourd’hui, j’ai décidé de disparaitre à mon tour. Ceci est mon testament. Le testament du meurtrier du vieil homme de la plage. C’est tout. C’est du moins tout ce qu’ils ont dit.

 

Test écrit dans le cadre de "la matinale", un concours de live writing, à Paris : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-testament