Le tweet

 - Et cette femme doit payer pour les troubles qu'elle cause.

Je l'ai entendu. J'ai dégagé la nuée de micros et de caméras. Et je me suis posté face à lui.

- On n'en peut plus de ce que vous dites, de vos comptines populistes.

Il a tourné la tête et voulu s'extirper mais les journalistes faisaient barrage. Ils ont attendu une seconde. Et puis les mains se sont tendues vers moi. Le type était bloqué.

- Si vous ne dites pas ici devant tout le monde que cette femme, c'est notre problème, cette femme elle est de chez nous, elle a notre culture, notre langue, notre nationalité et si vous pensez que l'envoyer ailleurs résoudra le problème, si vous pensez que lui interdire la même nationalité de nous résoudra le problème, c'est que vous n'avez rien compris, cette femme c'est un problème de notre pays, de notre civilisation, complètement schizophrène que vous ne faites qu'entretenir en niant même ce qu'elle est, qui elle est. Il n'y a aucune discussion possible si vous continuez de dire qu'il suffit qu'elle prenne un avion et qu'on l'emmène loin pour régler le problème. Est-ce qu'elle est notre problème cette femme ou pas ? Est-ce que c'est à nous de la gérer ou pas ?

Les visages de journalistes ont pivoté vers lui. On le poussait dans le dos.

- On ne peut nier qu'elle a fait rentrer et aidé des illégaux à venir profiter des avantages sociaux de notre beau pays et...

- Vous riez ? Ils sont venus profiter de quoi ? Vous savez ce que c'est de vivre avec des avions de chasses, des bombardiers, qui volent à basse altitude, vous savez ce que c'est de les entendre faire trembler les maisons, avant que, quelques secondes plus tard, les bombes explosent et vous courez vous réfugier à la cave et vous priez pour être épargné ? Vous les connaissez ces tremblements du cou quand le bruit tonitruant de l'avion repasse en rase-motte ? Vous les connaissez ces enfants qui se posent les mains sur les oreilles et hurlent parce que le son des avions ça vous traverse tout entier, un bruit gigantesque qui vous fend en morceaux ?Qu'est-ce que vous savez de ça ? Vous vous plaignez que des avions de ligne à 3km de haut survolent votre maison, à cause de la pollution sonore. Vous dites, pollution sonore, n'est-ce pas ?

Et puis ces gens laminés par des nuits sans sommeil, ils décident de partir. De fuir. De laisser des vies entières, d'abandonner un pays entier, des amis, une famille, ils fuient avec un baluchon, et ce qu'il leur reste de vivant : des enfants. Ils traversent les frontières, croisent les déserts, roulent au fond des camions, laissent les économies de plusieurs générations aux mains de types qui leur font payer une fortune une place sur un bateau trop fragile, ils les abandonnent tous, les laissent dériver, où on s'endort une seconde sous un ciel nu en espérant que tout le monde sera encore là quand on ouvrira à nouveau les yeux et puis quand les plus chanceux atteignent les frontières d'un pays en paix, on les traque comme des marcassins, on les pourchasse à coups de bâtons, ils marchent, ils courent, ils nagent, pendant des jours entiers jusqu'à atteindre un pays qui veut bien leur offrir un toit.

Parce que toi, qu'est-ce que tu fais d'autre que de leur offrir un toit ? Des avantages sociaux ? Tu es déjà allé dans ces entrepots, ces vieilles casernes à l'abandon où des familles entières sont parquées dans des pièces de 12 ou 15m2 ? De quels avantages sociaux tu parles, Monsieur le Ministre ? Des tiens ? Parce qu'eux, va les voir, ils travaillent, leurs enfants vont à l'école, ils apprennent le français, ils apprennent les dynasties des rois belges, ils jouent au foot dans la cour de récréation. Ils adulent Lukaku, De Bruyne et Hazard. Et aucun d'eux ne se décide à venir te faire la peau, à venir te détrousser alors que tu rentres chez toi, à les humilier tous les jours, à multiplier les démarches, à les obliger à t'expliquer qu'au Soudan, en Syrie, au Yémen, c'est la guerre, à les confronter à leurs bourreaux, des chefs de guerre instables et les obliger à repartir ensemble. Et le soir, tous les 3 ou tous les 4 dans leur maison chambre, ils prient pour qu'on les prolonge de deux ou trois mois, leur droit à rester ici. A profiter de quoi ? D'un ciel dégagé, d'avions lointains et des rues limpides.

Mais tout ça, tu le savais Monsieur le Ministre, non ? Tout ça, tu le dis tous les jours à tes électeurs ? Pas vrai ? Qu'ils viennent pour se sauver ? Qu'ils s'échappent au péril de leurs vies, des vies bousillées, pour se sauver ? Tu le dis ça, ici, tu le dis, à tes gens ?

- On ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

- D'accord. J'en ai marre de la misère intellectuelle de nos dirigeants. Tu préfères le Yémen, le Soudan ou la Syrie, Monsieur le ministre ?

Les caméras se sont tournées vers lui. Il s'est effondré.

Le soir, il a tweeté depuis chez lui.

“Dans une démocratie comme la nôtre, il n'est pas possible de discuter sereinement. Regardez mon agression de cet après-midi. #metoo”