Les condamnés

Je tourne en rond, encore, dans la chambre mal éclairée de l’appartement. Ma mère hurle, encore, dans le salon crasseux... Je suis allé la calmer, j’y suis retourné... Le chien la regarde pas directement de face, en basculant un peu la tête, il ne reconnait rien, surtout pas elle.

Devant mon ordinateur, j’attrape la souris, je la serre fort et puis je la relâche. Et je me lève, je mets une main dans ma poche et je regarde l’épaisse couche de neige qui recouvre les champs de coton. Je fixe la neige, elle reste là, des semaines à pas bouger, des mois à rien faire d’autre qu’attendre de disparaître. Comme lui. Comme Troy Davis. Condamné à mort pour avoir abattu un flic blanc.

Ça se peut pas la peine de mort. Pas là. Pas pour lui. On peut pas assassiner légalement un type, un type comme ça, qui a sans doute jamais tenu une arme en main de sa vie, un type qui sait toujours pas pourquoi demain matin on va l’attacher sur une longue chaise blanche et puis que tout le monde ouvrira les yeux, des grands yeux, pour capter les derniers gestes d’un type qu’on tue mollement, dans le silence, en famille, avec les amis et il comprendra toujours pas ce qu’il aurait pu faire au moment où ce type va lui enfoncer une longue seringue dans le bras, en lui demandant gentiment si ça fait pas trop mal, et il la verra cette seringue lui rentrer dans la peau, il la verra bien, il ouvrira les yeux, des grands yeux, il saura qu’un battement de cils c’est une image en moins qu’il gardera pour l’éternité...

Le monde s’est enflammé cette nuit, un type va être tué. Un innocent même peut-être. Alors les pétitions, les appels à la clémence, les recours d’urgence, la grâce présidentielle, tout y est passé... J’ai tout fait, tout allumé, tout signé, tout fait tourner. Et puis on attend. J’ai aussi fait envoyer un carton de soutien à ses avocats... Si je pouvais, je sonnerais à Obama, ou alors je prendrais une bagnole, là, dans la rue, et je roulerais jusqu’en Afrique s’il y a une seule chance de le sauver...

Et si on est des milliers à défoncer la prison de Jacksonville, pour le libérer, lui, seulement lui, on ferait ça en silence, gentiment. On ferait quelque chose de beau. Mais devant la prison, ils nous refuseront l’accès, on se tiendra devant les grilles, avec des petites pancartes et on attendra, on croisera tous « les doigts ». Mais ça ne changerait rien du tout. Il faut massacrer les portes, puis libérer Troy Davis mais les gardiens diraient un truc du genre : « Reculez ou on ouvre le feu » et là tout le monde ferait un pas en arrière. Troy Davis ne peut pas mourir, ils le pensent tous. Mais eux non plus ne peuvent pas mourir. Ils ont des vies à reprendre quand ils partiront de là, tous seuls dans leur long pick-up Ford, un peu dégoutés par le système... Ils se coucheront un peu désabusés, ils feront même peut-être des cauchemars en repensant à ce bougre de Troy Davis pour lequel ils se sont décarcassés en vain.

A la fin, Troy Davis peut bien mourir. Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu.

Ma mère recommence à hurler, le chien se cache maintenant sous la table de la télévision, c’est trop petit pour lui et la télévision chavire à chaque fois mais il ne peut plus supporter tout ça. Et moi non plus, à vrai dire.

Ma mère a un physique étrange, elle n’a plus que quelques cheveux et puis elle a les orbites creusées jusqu’aux tréfonds de son âme, et ses joues, avalées par ses reniflements incessants. Elle ne parle plus, simplement elle hurle. Je la nourris encore un peu, quand j’y pense.

Et puis en ce moment, il y a Troy Davis, je lui en parle parfois mais je ne suis pas certain que ça l’affecte tellement, je ne suis même plus certain qu’elle m’entende.
« Maman, Troy Davis va être exécuté cette nuit... Pour un meurtre qui date de 1989, le meurtre d’un policier blanc... Et putain il l’a pas commis ce meurtre Maman... Tu comprends ce que je te raconte ? »

Elle balance un peu les yeux, elle fixe toujours quelque chose entre la fenêtre, la télé et le mur, un truc qu’elle doit être la seule à voir, moi en tout cas je ne vois rien. Ou alors c’est comme si elle parvenait à regarder l’intérieur de ses yeux. Elle n’est plus ici...

Je passe une partie de la nuit à chercher sur internet la liste des recours possibles pour Troy Davis puis je téléphonerais à son cabinet d’avocats et je leur expliquerais. Tout. En détails. Alors Troy Davis pourrait repartir libre, demain, avant qu’on lui foute du poison entre les veines, pas mieux qu’à un rat.

Et puis j’abandonne en apprenant qu’ils ont introduit un recours de la dernière chance auprès de la cour suprême. Je ne sais pas si Troy Davis va mourir mais il a de bons avocats. Du genre teigneux.

J’inonde encore tout ce que je peux de messages d’alerte du genre « Troy Davis : condamné à mort innocent ! Réagissez ! »

Je m’allonge un moment, je ne peux plus vraiment soutenir le poids de mes paupières. Je ferme les yeux mais je ne peux pas dormir.

Alors je m’installe face à la fenêtre et je fixe l’obscurité. En vérité, j’espère y trouver une vérité. On n’y voit rien pourtant et puis Troy Davis au fond de son trou ne doit sans doute rien voir de plus intéressant.

On peut passer des années à vivre normalement, enfin presque et se réveiller un matin avec la vérité, là, pesante, aveuglante, insupportable. Comme Troy Davis.

Comme moi.

Ma mère n’a sans doute plus ce problème-là. En tout cas, c’est à espérer.

Je descends dans la cuisine, tout est sombre, calme. Je réchauffe un plat préparé au micro-ondes, le chien entre lentement dans la pièce, sur le bout des pattes, la tête basse. J’attrape l’assiette un peu chaude et je m’installe à côté de ma mère, devant la télé.

Elle se tient toujours assez droite, à regarder une autre dimension. C’est comme si elle avait accès à un autre monde, qu’elle voyait autre chose, qu’elle vivait autre chose, qu’elle parlait à d’autres. C’est ce que j’espère.

Elle est entre deux dimensions, elle passe d’une à l’autre, et moi je ne suis plus vraiment dans la même qu’elle. J’y ai souvent réfléchi et c’est la seule version acceptable. Bon Dieu ouais, c’est la seule...

J’ai ma part de responsabilité là-dedans, sûrement. Quand sa mère ne parle plus vraiment et qu’elle communique juste par hurlements, on finit toujours par culpabiliser. C’est inévitable.

Inévitable.

Ma fourchette racle le fond de ce plat fade, j’allume la télé, le silence devient insupportable.

Mais j’éteins rapidement, il y a trop de bruit dans ma tête.
« Maman, j’ai besoin de toi... Parfois j’ai tellement besoin de toi. Ou alors j’ai besoin que tu ne sois plus là... Plus du tout ! Mais là, t’es nulle part, tu sers à rien et puis tu me fous les boules quand tu hurles... Ça rime à rien tout ça Maman, c’est pas une vie... C’est pas une vie... Je peux pas t’abandonner... Est-ce que je peux ? Je peux pas te tuer, on ne tue pas sa mère parce que c’est un légume... J’ai besoin que tu me dises, j’ai besoin que tu m’aides, j’ai besoin que tu me guides... Avec toi, là, c’est plus possible... Sans toi qui me parles, c’est plus possible. Qu’est-ce qu’on est en train de faire ? Qu’est-ce qu’on est en train de faire Maman ? »

Je soupire, un vide immense me traverse l’âme, j’abandonne l’assiette dans l’évier et j’attrape le téléphone et je compose le numéro des avocats de Troy Davis, je marche assez nerveusement entre ma chambre et le salon.

« Bonjour Madame, j’aimerais parler aux avocats de Troy Davis. C’est urgent... Très urgent. Je pense que je peux le sauver !... Ok mais faites vite. » De la musique douce sort du combiné, ça me rappelle ce que ma mère écoutait, ça me rappelle sa vie d’avant, sa vie de prof de danse, ça me rappelle cette vie morte.
J’attends encore. Dans le salon, je regarde ma mère, quelque chose a changé. Je me baisse lentement vers elle, le combiné se fracasse contre le sol, mes mains tremblent mollement, je ne respire plus. Son regard n’a pas bougé, il est toujours  inanimé et livide.
Mais des larmes épaisses coulent le long de son nez, des larmes lourdes qui s’écrasent sur sa robe au niveau des genoux. Rien ne vit pourtant chez elle, absolument rien. Mais des larmes. Elle ne parle pas. Elle pleure. Je veux la prendre dans mes bras, la rassurer mais je sais que rien ne va changer, je sais qu’elle ne va pas sourire, je sais qu’elle ne va pas avoir un geste de reconnaissance, je sais que son regard ne deviendra pas brillant... Et de toute façon elle ne peut pas continuer à pleurer toute la nuit.
Alors je m’assieds dans le canapé, à côté d’elle. A côté de ma mère.
« Je t’abandonnerai pas Maman... Je t’abandonnerai jamais Maman... »
Je pose sa tête contre mon torse et je caresse sa nuque un long moment, jusqu’à ce qu’on s’endorme tous les deux. Le chien vient se poser à nos pieds, tout va être plus simple désormais.

Quand le soleil se lève, je vais préparer le petit-déjeuner, j’allume la radio.
Troy Davis a été exécuté malgré les derniers recours.
Troy Davis était donc coupable. Justice a été rendue, diront les parents de la victime.
Justice.

Dans le salon, j’apporte des toasts au bacon à ma mère. Mais ma mère ne se réveillera jamais. Je dépose le plateau, je m’accroupis devant elle en lui tenant la main. En une nuit, je viens de tuer ma mère et Troy Davis. Pratiquement vingt-trois ans après ce flic blanc. Ça s’était passé comme ça... Presque par hasard...

Tant pis pour lui. Tant pis pour moi.