Les mots en plastique

Personne ne le sait ici. Personne ne se doute de la puissance qui éclabousse les yeux des enfants, loin, là-bas, personne ne sait, que l'encre, organisée et imprimée sur le papier délicat, personne vraiment, ne se doute que si loin, plus loin que le regard ait jamais pu porter, après bien des vies, longtemps après que les considérations sur le produit, le prix, le marketing, la maquette, la vente, les techniques à déployer pour obtenir un papier ici, un passage radio là, longtemps après que les téléphones et les messages n'évoquent plus cette oeuvre d'art, longtemps après tout ça, bien loin de l'épicentre bouillonnant de la vie du livre, quand ne reste plus que la matière et ce qu'elle charrie après bien des vies, visibles sur les noms gommés au dos des premières pages cornées, personne ne sait comment un roman peut éblouir la vie d'un homme, si loin, si longtemps après. La vie des hommes n'est rien, elle est éphémère et passagère. Seuls les romans survivent.

Et qui peut savoir ce qu'un homme pense, ce qui traverse un homme très jeune à l'instant où les mots le pénètrent, qu'il tente de dissimuler son trouble, parce qu'il sent que sa vie à cet instant bascule et il n'en montre rien, parce que personne n'en montre jamais rien il semble, mais il ne sait déjà plus comment il parvient à se tenir debout, encore un instant, alors que tout change, alors que tout change en permanence et que tout bascule.

Les livres s'échouaient sur les plages et les pêcheurs en remontant leurs filets riaient des vies qu'ils imaginaient au fond des livres qu'ils entreposaient à côté des tables où les femmes vidaient les sardinelles plates. Les livres observaient le monde, si loin de chez eux, si loin des librairies où ils naissaient : mais un livre n'a pas de terre, un livre n'a qu'un seul langage.

Quand les après-midis s'étaient épuisées, qu'elles s'étaient ridées à la fin du jour, les pages des livres étaient emportées par le vent et je les attrapais avant que la mer ne les emporte un peu plus loin, sur d'autres rivages, vers d'autres vies. Les romans traversent le monde et ils connaissent des destins qu'on ne leur imaginait pas, à leur publication, dans l'effervescence du centre du monde, là-bas, si loin, si haut, là où les livres sont couronnés comme les rois, où des pages entières sont discutées pendant des jours, où la place d'une virgule questionne le monde pendant un temps, ce n'est rien un temps, mais c'est éternel, même un instant, pour une virgule.

Personne ne sait la détermination des hommes, des hommes très jeunes, cette détermination féroce. Je ne mangeais les plats de fête que lorsque la virgule prenait tout son sens, quand la texture des mots, quand la couleur des lettres étaient satisfaisantes et alors le petit homme au fond de moi trouvait une joie éternelle au fond de cette vie temporaire. Bientôt je m'asseyais à l'arrière des terrains de foot où la vie leur paraissait sans fin, à eux tous, mes amis, mes camarades, à courir après un ballon qui n'en était pas un, à mettre toute leur énergie à le pousser dans un but qui n'en était pas un.

J'ai vu naitre tellement de jours, s'éteindre tellement de nuits, et j'étais toujours là, aux aguets, à ma tâche. Le soir du dernier point qui portait en lui la puissance de toute une vie, le monde m'appartenait, parce que je l'avais réduit à un paquet de pages, j'avais organisé son désordre et parce que j'avais trouvé pour moi une place qui me convenait, à la fois dans un monde sensuel et suffocant et au bord du manuscrit. J'ai connu toutes les femmes de ma vie au soir du dernier point, mon corps entier prenait une dimension mystique et le livre larguait les amarres et prenait déjà le large, il s'éloignait, se détachait enfin de moi et je regagnais le monde et je reprenais alors une forme physique et il n'y avait plus que ça : les corps, les énergies des corps, les vibrations du monde. Je n'étais qu'un corps. Cela durait un mois ou deux, je n'étais qu'un boule compacte d'hormones, de substances, je n'étais que des yeux, que des mains et le monde ne suffisait jamais. Il y avait une faim que rien ne rassasiait. Il n'y avait pas assez de corps, d'hommes ou de femmes, il n'y avait pas assez de rire, pas assez de passion, jamais assez d'amour, il n'y avait pas assez de livres, ni de mots, entre nous, entre nous tous. Je parlais des jours entiers, et ça ne devait jamais finir, jusqu'au premier mot qui revenait sur le papier.

A la fin de la saison des pluies, mon frère est sorti en emportant un épais sac de sport. J'étais accroupi dans la cour, les poules commençaient à picorer lentement le sol et mon crayon avait raturé de nombreuses phrases, je les avais débutées, elles étaient ratées alors il fallait les faire disparaitre.

Je levais les yeux pour sentir battre le rythme du vent contre les toits, pour voir dans les vibrations du premier soleil une harmonie qui me manquait ce matin-là. Et mon frère est apparu avec un épais sac de sport. Il marchait, sans bruit. Je l'ai appelé, plusieurs fois, en chuchottant, puis j'ai agité mon crayon dans l'air, au-dessus de moi. Il y avait dans les yeux de mon frère une folie qui m'a alarmé.

- Tu as d'autres copies de ça ?

Il tenait mon manuscrit en main. J'ai secoué la tête, je ne parvenais pas à dire quoi que ce soit.

- Alors, c'est entre les mains de Dieu maintenant, il a dit.

Il m'a embrassé sur le front et il est parti.

Il m'a fallu un instant pour réaliser la situation et puis je me suis précipité sur la piste. Des pêcheurs remontaient du port, les bus ébranlaient leur lourde carcasse huileuse et mon frère traversait sans un regard le matin qui s'ébrouait.

- Là où je vais, ils peuvent t'aider à faire quelque chose de ça.

Ils marchaient des pas précipités, déjà lancé dans un voyage fou, déjà habité par la violence et la sécheresse, en tenant si fort mon manuscrit que les jointures de ses doigts semblaient craquer.

Il s'est retourné et il a posé une main sur mon épaule.

- Toi, tu restes ici. Veille sur maman. Prends soin de toi. On se revoit bientôt, si Dieu le veut.

Il a reposé son sac sur son épaule, il a pris une inspiration courte et il a disparu au coin de la rue en murmurant “Si Dieu le veut...”

Bientôt les mots portaient une douleur, la douleur du temps qui efface les visages, la douleur de l'absence et alors le rythme des mots et la texture des phrases avaient une teinte particulière et je ne finissais pas d'écrire et pourtant cela ne cicatrisait pas la douleur. Le temps effaçait le visage de mon frère et le temps rendait l'issue plus irrémédiable et j'écrivais alors, j'écrivais et mes crayons disparaissaient sur le papier.

Ca ne m'a guéri de rien mais ça réparait les dysfonctionnements du monde et mon frère surgissait des premières vagues du jour à venir. Il y avait dans ce que j'écrivais l'attente, les plages humides, les pirogues des pêcheurs, les poules qui picoraient avant le début du jour, il y avait les parties de foot et les corps des femmes, et puis les mains abimées des tantes qui vidaient les sardinelles et rangeaient les livres sur une table à côté de l'entrée, il y avait dans mes pages, les yeux de ma mère, la lumière de Lolita, l'ambition des raisons en colère, le désespoir de Dorian Gray, le raffinement des Vestiges du jour, je n'étais plus que ce que j'écrivais, il n'y avait rien d'autre que l'écriture.

Et puis le dernier point est arrivé et mon frère n'était toujours pas revenu.

Le bois est une matière brute et chaleureuse, le bois n'est fait de rien d'autre que de lui-même et en travers des pistes je n'étais que ça, sur les toits de notre maison, au milieu des mères et des tantes, je n'étais qu'un bois fêlé, je n'étais qu'un bois sec et fêlé, je n'étais rien d'autre que moi-même, je n'étais plus rien qu'un bois déseché et fêlé.

L'écriture peut vous vider de vous-même, vous prendre toute votre énergie, vous sucer jusqu'à ce que vous soyez exsangue, l'écriture s'assure qu'elle n'a plus rien à tirer de vous et alors elle s'éloigne, emportant son histoire avec elle. J'étais un corps vide et les femmes me tournaient autour et elles s'éloignaient aussi vite après avoir constaté que les morceaux de bois désechés n'ont décidément rien à offrir, rien, même plus eux-mêmes.

Et je n'étais plus que des yeux qui observaient le monde, j'observais mes amis, mes camarades, vivre, aimer, partir, espérer, croire, désespérer, rêver, construire, je voyais mes amis prendre la route et moi j'étais là et je les observais, protégé du monde, protégé de tout parce que rien ne peut vous arriver quand vous observez depuis le quai.

Les plages étaient bondées et les corps dansaient et les âmes riaient, avec l'odeur de l'océan, de l'huile des bateaux et du poisson grillé et c'est à cet instant, que ma mère m'a tapé sur l'épaule.

- Tu as reçu un courrier, de France.

- C'est Salomon ? Je lui ai demandé.

Et alors je ne peux oublier ses yeux, elle avait apporté la lettre avec un espoir infini mais pas celui-là, pas cet espoir-là.

- Ouvre-la, elle a dit, c'est pour toi.

 C'était une maison d'édition. Ils avaient aimé mon manuscrit, ils aimeraient m'en parler mais je n'avais laissé ni numéro de téléphone ni adresse email, juste cette adresse postale dans ce pays lointain, vivais-je réellement si loin ? Ce serait merveilleux de me rencontrer.

Et au fond de l'enveloppe, il y avait un billet d'avion.

- Paris, j'ai chuchotté à ma mère.

 Et elle avait le sel des larmes qui laissaient une trainée blanche sur ses joues.

- Et toi ? Il n'y a pas de billet pour toi, j'ai dit.

- Moi, je serai toujours ici. Tu me trouveras toujours ici, aussi longtemps que Dieu veut.

Et en seulement quelques lettres sur un morceau de papier, le monde venait de se modifier. Ils n'en savaient rien, ils ne pouvaient pas savoir ces hommes qui avaient écrit ces quelques mots sur ce morceau de papier et les avaient expédié “réellement si loin”, ils ne pouvaient pas savoir que quelques mots changent des vies, les re-définissent, que ces quelques mots c'est ceux sur lesquels on batit des rêves, sur lesquels on prend appui.

Et quand la terre de vos ancêtres apparait sous les ailes vibrantes de l'avion, tout prend un sens différent, tout prend finalement sens. A la dérobée, je cherchais une trace de Salomon et plus je le cherchais plus je me rendais compte que j'étais devenu une éponge, j'absorbais les émotions et les recrachaient par tous les pores de ma peau presque aussitôt. Et les mots de ma mère remontaient et je me sentais ébranlé par la gratitude, “tu connais la mère de Babacar, eh bien elle travaille au Lycée français, disait ma mère, elle a emporté ton manuscrit et elle a demandé au directeur de déposer le manuscrit dans le premier bureau d'éditeur sur son chemin vers sa réunion à Paris.” Puis elle m'a relevé le menton. “Tu as du talent mon fils. Alors on va essayer d'en faire quelque chose de ce don de Dieu, pas vrai ?”

Personne ne peut savoir combien de fois je l'ai rêvée cette ville, combien de fois j'imaginais habiter ce monde de papier, ce monde où les livres sont rois et leurs auteurs des princes. Je cherchais encore parfois l'ombre de mon frère au coin d'une rue, à la sortie des métros.

Il y avait encore quelques semaines avant la publication du roman, alors l'éditeur m'a mis un appartement à disposition, et ils m'avaient trouvé un travail. “Vous voyez, c'est un travail... un travail... de... nègre... Mais ce n'est pas insultant ou raciste. Enfin, maintenant que vous êtes là je me rends compte à quel point ça peut paraitre inapproprié. Il faudrait sans doute changer la terminologie. Enfin, le boulot, en gros, c'est écrire pour les autres. C'est un travail très simple : des personnalités racontent leur histoire et vous l'écrivez. Pour quelqu'un de votre trempe, c'est un échauffement. Mais ça paie les factures. Et ça permet d'attendre vos droits d'auteur, versés une fois par an.”

Et alors les mots sont devenus ma vie. J'écrivais des mots secs, qui n'avaient pas surgi après une longue traversée, qui n'avaient pas de sens, je découvrais les mots en plastique, qui disaient une histoire que je ne ressentais pas.

Le roman est sorti. Et il y a eu des rencontres, des entretiens, des lectures. Mais un écrivain ne remplit pas des stades et tout le monde était content quand une rencontre dans une librairie attirait une quizaine de personnes et qu'un cinquième, deux ou trois volontaires achetaient un exemplaire à la fin de la représentation. Les autres s'éloignaient d'un pas fébrile en prétextant qu'ils n'avaient pas d'argent, qu'ils reviendraient acheter le roman plus tard, qu'ils l'avaient oublié chez eux alors que personne ne leur demandait rien. Et au fond tout ça ce n'était pas le travail d'un écrivain, c'était celui d'un vendeur de papier, d'un vendeur de tapis, d'un vendeur de voitures et mon frère aurait fait ça très bien, j'aurais écrit les livres et il en aurait parlé et ça aurait fonctionné. Mais il n'était pas réapparu du fond des métros, pas au coin de la rue non plus et il n'était pas réapparu en ouvrant la porte d'une boulangerie, une baguette sous le bras.

La vie d'un roman échappe à tout contrôle et personne n'a jamais pu prédire le succès. Certains éditeurs espèrent, mettent tout en oeuvre, mais le comportement des lecteurs est imprévisible et n'est conditionné par rien que les éditeurs puissent contrôler. Au début de l'hiver, j'ai pu partir faire une tournée africaine, là où les livres échouent, cabossés par leurs vies antérieures. Le poisson grillé, les pêcheurs au petit jour, les plages où s'agite une vie furieuse et les yeux de ma mère.

Et puis je suis rentré. J'étais un bon nègre, la maison d'édition avait réglé mes problèmes de papier, je pourrais continuer à travailler pour eux tout en continuant d'écrire pour moi, sur le côté. Les éditeurs avaient de grands projets pour moi. Après l'insuccès avéré de mon premier roman, ils savaient exactement ce qu'il y avait à modifier pour que je devienne “la nouvelle voix d'Afrique. Ou, attends, le nouveau Senghor. T'es bien de ce coin-là de l'Afrique, pas vrai ? Sur ton prochain bouquin, on devra mettre ça, le nouveau LC Senghor. Ca claque, c'est ambitieux. Et ça parle aux gens ça.” Alors j'écrivais dans mon appartement, un cagibi de 12m² infesté par les puces de lit. On ne pouvait se tenir debout qu'à l'exact centre de la pièce, pas près de l'évier avec l'étagère trop large qui vous faisait obliquer comme une tour italienne, de Pise ou de Bologne, pas sous le lit où était installé un canapé, pas sur le lit non plus, à 20 centimètres du plafond. Il n'y avait pas de chauffage central, seulement un petit souffleur d'appoint qui vous faisait étouffer et vous obligeait rapidement à ouvrir les fenêtres. Des champignons descendaient du plafond de la douche, où rien ne permettait d'évacuer l'humidité. Alors je marchais dans les rues et je m'installais dans un café pour écrire, je traversais les rues dépossédées de couleurs où les hommes se sont tus au profit des machines, où les hommes écoutent de la musique pour eux-mêmes, avec des casques fantastiques. Et j'écrivais les mots de plastique, aussi dans les bureaux de mon éditeur, où les mots n'ont plus de pouvoir, plus aucun pouvoir, parce qu'ils sont trop nombreux, parce qu'ils sont trop présents, trop ordinaires et les mots alors ne sont qu'une valeur, ils ne sont plus qu'une valeur, ils ont juste un prix qui peut fluctuer sans que personne n'y comprenne rien. J'étais encore vivant, dans une vie sèche, où les fantasmes par-delà les océans avaient flétri. J'étais encore vivant, mais pour combien de temps ?

Il y a toujours deux facettes aux choses. Il y a leur apparence et il y a la réalité sensorielle. Demandez-leur si j'ai eu raison à mes camarades des plages de Dakar, demandez-leur à eux qui rêvent de ça, uniquement de ça, de la France, de l'Europe, d'un appartement, d'un salaire, de papiers, demandez leur enfin s'ils pensent que c'est une bonne idée de tout quitter, de tout laisser derrière soi. Demandez-leur. Ils seront furieux. Mais ils ne perçoivent que la surface des choses. Ils ne perçoivent qu'une pseudo réussite sociale pour laquelle ils sont si nombreux à prendre la mer. Alors je leur répondrai que je n'étais pas vivant. Que les poules chez nous peuvent se déplacer plus librement. Que les mots de plastique ne servent à personne, pas ceux qui les disent, pas ceux qui les écrivent ni ceux qui les vendent. Mais surtout ils endommagent ceux qui les les lisent et ils endommagent les mots qui traversent parfois des vies antérieures et les océans pour arriver jusqu'ici. Je leur dirai qu'il est temps de vivre, il est temps de partir et de rejoindre mon frère sur les routes du monde, là où s'écrivent les grandes oeuvres. Là où naissent les voix singulières. Là où se trouvent tous nos destins, emmêlés.

“On attend ton manuscrit avec impatience alors. On te lira toujours avec curiosité.”

Mais déjà l'odeur de le vie m'avait embaumé et j'avais repris la route, débarrassé de mes fantasmes.