L'histoire rêvée de l'homme que tu croises presque tous les jours

Branko entassait le papier journal sous les fenêtres de sa chambre à coucher alors que sa femme était assise sur le lit, elle regardait les chiens courir sur le sol en terre battue de la maison. Peu avant l'aube, Branko tournait autour de sa maison, il posait une main sur les briques brutes et sur les châssis. Au fur et à mesure que ses doigts allaient et venaient sur le bois, des petits bouts épars tombaient sur la terre rocailleuse de l'est de la Roumanie. Sa femme avait croisé les bras et elle l'observait faire lentement monter et descendre ses doigts sur les châssis de toutes les fenêtres de la maison.

Vers midi, Branko s'est accroupi sur le seuil d'entrée de sa maison. Les poules marchaient autour de lui pour arracher les brins d'herbe qui recommençaient seulement à pousser après un long hiver.

"Viens avec moi Ilmiya, ce soir, on célèbre quelque chose." Branko s'est mis à courir brusquement à travers la route cahoteuse, il a attrapé une poule, sa femme lui a tranché la gorge et s'est mise à la plumer. "Je vais partir en Europe, je vais partir en France : il faut faire des travaux dans la maison et finir de tout construire." Et ce soir-là, ils ont chanté et dansé et partagé le repas avec leurs 4 derniers enfants qui vivaient encore chez eux.
Pendant la nuit, Branko ne trouvait pas le sommeil. Alors il marchait sur la route, il longeait les maisons abandonnées. "Tous les voisins sont partis", il disait comme s'il parlait à un journaliste. "Ils ont tous décidé d'aller vivre ailleurs : ils ont tout quitté." Il est rentré dans la maison de ses derniers voisins partis, la porte était disloquée et il n'y avait plus rien à piller désormais, tout avait été emporté. "La vie n'est pas facile ici. Mais c'est notre pays, c'est notre terre. Je ne partirai pas d'ici, je ne peux pas emmener tout le monde. J'espère pouvoir envoyer de l'argent." Puis Branko a fait mine de s'éloigner de la caméra qu'il apercevait dans la boite aux lettres démembrée devant le jardin.
Quand le tracteur du ferrailleur s'est arrêté devant la maison, il a klaxonné et les deux plus vieux enfants de Branko à vivre encore avec lui sont sortis, ils ont fouillé le jardin et ils ont emporté un écran de télévision jusqu'à la benne. Le ferrailleur leur en a donné 20 leus et il est reparti. Branko est sorti en hurlant. Sa voix s'écrasait contre la roche du paysage et s'emmitouflait sous les pneus du tracteur. "20 leus. Elle fonctionne cette télé !" Le ferrailleur a ralenti, il s'est retourné vers le téléviseur, il a sorti un tournevis de sa poche et il a défait le cache en plastique. "Regarde tout ce qui a brûlé la dedans. Ca fait des années que tu n'as plus d'image. Je peux récupérer quelques pièces, mais c'est tout. 20 leus, c'est un cadeau que j'ai fait à tes enfants parce qu'ils m'ont dit que tu partais." Le tracteur a redémarré et Branko a observé le marchand s'en aller. Puis il a relevé le regard quand il a aperçu la caméra dans le visage de l'âne qui lui faisait face. "J'en ai tiré un bon prix, je suis content. Venez, je vous invite à déjeuner. Nous allons chanter et danser !" Puis entendant une question, il a ajouté. "Je ne sais pas. Il va falloir que je rassemble l'argent : je fais tout ce que je peux mais ça peut prendre encore un peu de temps. Traduis-leur ça bien : ça peut prendre du temps mais je partirai bientôt, dans votre pays, en France."

Ils ont chanté et dansé tout l'après-midi. Les enfants couraient sur la terre. Branko parlait de la France, de la Tour Eiffel, du pays qu'il allait rejoindre. "Je vais en France, je partirai en France, ce beau pays ! Et bientôt nous aurons une belle maison." Et sa femme hurlait les cris de fierté des chants que sa grand-mère lui avait apprise." Ils ont ouvert une canette de bière et ils ont dansé autour de la terrasse.

Les nuits étaient étoilées et douces désormais. Le bus qui rejoignait la ville voisine passait très tôt le matin, à une heure de marche de son village. Branko exhibait le message qu'il avait reçu sur son cellulaire à la caméra qui l'accompagnait jusqu'à l'arrêt de bus. "Mes enfants viennent de m'envoyer un mandat de 150€. Je vais le chercher et j'achète directement mon billet de bus pour Aix-en Provence." Il marchait, les épaules tournées vers les montagnes qui s'allumaient. "Aaaah, vous vous demandez comment je connais si bien la France ? Mes enfants travaillent déjà en France et c'est eux qui m'ont conseillé de partir là-bas. Il y a du travail et le climat est doux." Il s'est assis et a patienté de longues heures. Il patientait mais ne se sentait pas de relever la tête pour affronter la caméra alors qu'il s'était trompé dans l'horaire des bus. Il est finalement monté par l'avant et a salué d'un signe de tête. Quand il est descendu au même arrêt, six heures plus tard, il s'est précipité vers le poteau indiquant le passage des bus en qui il reconnaissait un journaliste français, mince et élancé comme le sont les Occidentaux. "Vous avez une allure très française, en somme." Il a marché dix minutes, il souriait abondamment. "J'ai mon billet, je pars dans deux jours" il a dit en brandissant le bout de papier à la caméra, sans arrêter de marcher ni détourner le regard posé sur la route. "J'ai pensé à quelque chose pendant le trajet, il me faudrait un chien pour partir. C'est pas une belle idée ça ?"
Quand il a aperçu Ilmiya, il s’est mis à hurler. "Où sont les chiens ?" Elle a tendu le bras en direction d'une maison située plus haut sur la route. Branko a accéléré la cadence et jeté un regard rapide vers la caméra. "Cette baraque, ce sont les premiers voisins qui sont partis, ils ont tout abandonné il y a plus de 3 ans, tout est délabré là-bas... Les chiens aiment y jouer !"
Il a pénétré dans les décombres et s’est mis à chanter. Les chiens sont apparus alors un par un. Branko a attrapé le chiot de 7 mois. "Regarde comme il est beau. Je pars avec lui !"

Les enfants ont passé les soirées suivantes à faire leurs adieux à leur père et au chiot. Ils ne pleuraient pas. Ils semblaient gonflés de fierté, le regard haut et droit quand ils se bloquaient contre leur mère alors que leur père s'adressait à la caméra posée derrière le barbecue. "Cet été nous reviendrons tous. Nous serons tous réunis. Tous nos enfants, il y en a 11, je vous l'avais dit que j'avais 11 enfants ? Nous passerons l'été ici. A chanter, à manger, à boire, à danser. Nous célébrerons notre retour, ce sera une grande fête. Et crois-moi, on sait faire la fête" il a dit en clignant un œil. Puis la caméra s'est éteinte et Branko s'est enfin senti à l'aise pour manger. Cette nuit-là, il a fait l'amour à sa femme. Et au petit matin ses enfants l'ont accompagné jusqu'à l'arrêt de bus. Cette fois, la caméra l'accompagnait durant le trajet. Branko avait emporté un sac à dos léger et une boite en carton avec son chiot. 

Branko paraissait impressionné devant l'autocar qui le conduirait jusque dans le sud de la France. Mais il tentait de ne pas le laisser transparaitre devant la caméra, devant toutes les caméras placées au-dessus de tous ces visages qu'il ne connaissait pas. Le chauffeur a fait une manœuvre sur le parking puis il a fait embarquer les voyageurs en contrôlant les tickets. "Le chien, il n'est pas compris dans le ticket" il a dit à Branko. "Je le prends avec moi, il est propre, il a sa caisse, il fera rien de mal, je le surveillerai " a protesté Branko. "Pas de chien. Tu peux rester ici avec lui si tu veux. Les billets ne sont pas remboursables." Alors Branko a contourné les caméras et il a posé la caisse avec le chiot sur le parking. Et il a embarqué. La caméra était restée près du chiot, Branko le savait, il savait ce qui attire les gens en France. La chaleur montait dans le car et il a observé l'image que la caméra était en train d'enregistrer sur le dossier du siège face à lui : le chiot basculait le carton et s'enfuyait vers une autre vie. Branko se sentait lié à ce chiot. Lui aussi commençait une nouvelle vie.

Douze jours plus tard, Branko avait pris ses habitudes de travail. Il se réveillait avec le lever du soleil, il rangeait son morceau de carton et il partait s'asseoir sur le parking d'un supermarché. Il posait sa coupelle, remuait parfois les pièces de monnaie pour faire tinter le bruit métallique et il travaillait jusqu'à la fermeture du magasin. Branko regardait la caméra qu'il imaginait posée à l'arrière des caddies. "Je reviendrai célébrer chez moi cette été. Si j'ai assez d'argent pour payer mon billet." La caméra s'est éteinte et les journalistes sont remontés dans leur voiture. Branko les a salués. Puis une femme lui a versé deux pièces de monnaie alors il s'est levé et a poussé son chariot.