Melancholia

Le soleil perce mollement à travers le rideau. Il est 10h et Paul se lève. Paul se lève en fait tous les matins à la même heure. 10h. Il enfile rapidement ses pantoufles rapées et un T-shirt beige avant de passer par la salle de bain. Paul ne regarde plus sa gueule dans le miroir, il ne la reconnait de toute façon pas. Il descend lentement les escaliers, tout est normal, rien ne bouge. Il s’assied face à un café brûlant.  

Paul c’est moi. Je me lève tous les jours à 10h. Mais je me sens un peu étranger à tout ça. Cette vie, Paul, ce corps, l’heure. Alors je l’appelle par son prénom. C’est la vie de Paul, c’est le corps de Paul. Rien de cela n’est à moi.

Paul sort tous les matins faire ses courses. Le Shopi est désert, je glisse les haricots blancs et le gratin dauphinois surgelé sur le tapis roulant. Josée les passe devant la lumière rouge. On ne se salue pas. Pourtant je suis tous les matins devant elle, seul, à lui passer mes haricots blancs et mon gratin dauphinois. Je le sais qu’elle s’appelle Josée parce que c’est marqué sur l’étiquette au-dessus de son sein gauche, posé sur son gilet jaune pâle. Mais Paul le savait déjà.

C’est étrange, mais des gens m’invitent régulièrement à une soirée, à un dîner, à un anniversaire, je leur parle, je leur souris, je les fais rire, je parle de politique, je dis tout ce que je pense sur tout. Enfin tout ce qu’il pense. Ce qui sort de ma bouche, je ne le pense pas. Je ne comprends pas d’où ça vient. Je le dis. Enfin il le dit. Tout cela est étrange. Rien n’a véritablement de sens.

Je rentre et j’enfourne tout dans le micro-ondes et je mixe tout ensemble, je ne supporte plus la nourriture solide depuis que j’ai rêvé que toutes mes dents se déchaussaient en croquant une pomme. Je pose tout devant le téléviseur et je m’installe devant M 6, je finis par m’endormir au milieu de la nuit, réveillé par les soupirs érotiques d’un couple polonais sur un radeau.

Je ne fais rien. Littéralement. Un médecin m’a trouvé un mal de dos récurrent, un accident de travail, le genre de passeport pour une rémunération à vie à ne rien foutre. L’état social est une bénédiction. Paul aime l’état social.

Un ex-collègue m’invite à un dîner d’anniversaire, le sien je suppose. Je ne le vois plus depuis une dizaine de mois, il avait sans doute besoin de faire du nombre. Paul ne dit jamais non. J’arrive, je le salue à peine et je me rends compte que je n’ai pas de cadeau. Personne ne me fait de remarque. Je bois rapidement quelques verres, je me rends sur la terrasse et je fais rire quelques filles. Je comprends à peine ce que je dis. Paul sait comment faire.

Je me réveille au milieu d’une chambre pâle, vaguement familière et je m’éclipse rapidement. Je rentre avec un puissant mal de crâne. Je range quelques livres dans la bibliothèque, je ne lis jamais, je n’ai jamais envie de lire.

Je m’assieds sur mon lit et je regarde la pluie tomber. L’eau caresse lentement la vitre dans un long frottement érotique.

Parfois je m’endors avant le journal, parfois après Le grand frère, parfois même pendant Chasse et pêche. J’essuie mes lèvres baveuses, j’éteins le son et je me vautre sur mon lit, je ne me déshabille plus, je remets tous les jours le même t-shirt, le même pantalon. Tout ça, c’est une perte de temps.

Je me réveille et je vais voir Josée. Mes haricots et mon gratin-dauphinois attendent d’être scannés. Elle ne me fait pas signe, elle ne m’adresse pas à un mot.

- Ca va encore durer longtemps ton petit jeu ?

Elle lève un sourcil.

- Pardon Monsieur ?

- Je dis ça va encore durer longtemps ton petit jeu là, de m’ignorer, de faire comme si j’existais pas ?

Elle attrape un micro qui traine à hauteur des paquets autocollants des Schtroumpfs.

- La sécurité est demandée à la caisse 4, sécurité s’il vous plait !

Un type épais court vers moi, je regarde Josée, elle regarde le sucre impalpable à 1,92 € et les galettes de riz à 2,53 € qui trainent sur le tapis, ça appartient à une vieille femme, elle me regarde encore.

- Suivante, crie Josée.

Le vigile m’attrape solidement et je ne touche plus vraiment le sol.

Je rentre à l’appartement et je me rends compte que je n’ai pas dû payer le gratin dauphinois et puis les haricots blancs non plus. Des larmes sales dévalent les joues creusées et s’enfoncent dans ma bouche.

Sur l’étagère, entre deux livres, je retrouve une vieille photo. Josée me sourit, au bord de l’eau. C’était au début. C’était avant.

Ils me rendent tous fous.

Je ne comprends vraiment rien. Je m’assieds, j’essaie de faire le point, en sanglotant sur la photo. Derrière, Josée avait inscrit une citation de Montaigne longtemps après, sans doute avant de partir se visser le cul sur une chaise du Shopi : je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. Paul.

Qu’est-ce qu’on est censé en penser ?

Je déchire lentement la photo.

J’ouvre la fenêtre. Il n’y aura plus de photo, plus de Shopi, plus de gratin, plus rien. Je sais ce que je fuis aussi. Je ne saurai jamais ce que je cherche, je ne cherche rien.

Et je m’élance dans le vide.