Newin & Tibone

Elle marchait avec la une d'un journal entre les mains. Elle cherchait son ombre, quelque part, autour d'elle, l'ombre était cachée, là, brulante, sous ses semelles.

Elle a aperçu un homme loin devant elle, elle s'est mise à courir. L'homme possédait une longue barbe touffue.

Elle lui a tendu le journal, elle lui indiquait la photo du doigt. L'homme a posé une main sur son épaule et il a baissé les yeux.

La femme a éclaté en sanglots, elle ne pouvait se controler, elle s'est écroulée sur le sol. L'homme a posé une main sur sa tête et il n'a pas bougé jusqu'à ce qu'elle reprenne une respiration plus calme.

Ils se sont levés et l'homme l'a emmené à l'arrière de la plage, ils ont remonté une colline pour arriver sur une bande de terre étroite dominant l'océan.

Là, creusées dans la terre fragile, six sépultures de différentes tailles.

Je ne connais pas leur confession, pas leur prénom, alors je ne mets pas de signe religieux. Je prie pour eux, je ne prie personne, je ne crois plus en Dieu, je veux dire, plus en aucun Dieu. Mais je prie pour eux, pour leur âme...”

Où est mon petit Aslan ?”

La femme s'est remise à pleurer, incontrolable.

Ils se sont agenouillés devant la plus petite de toutes les tombes.

“ Je veux le voir, je veux le voir une dernière fois.”

Ils ont creusés la terre, sorti le corps et déroulés les feuilles énormes qui embaumaient le corps. L'homme les a déroulées lentement. Le visage d'Aslan étant bleuté et gonflé. Sa mère est restée la nuit entière à couvrir le visage de son fils, à inonder la dépouille de chants désespérés. Au matin, elle ne pleurait plus, son visage était plus dur et plus serein. Quelque chose dans son regard avait disparu. Les larmes avaient séché sur la terre. Elle avait déposé des plantes colorées par dessus la photo de son fils qu'elle avait vue sur tous les journaux, dans tous les kiosques, sur toutes les télévisions qu'elle avait croisés.

Il partait rejoindre son oncle en France...”

L'homme faisait tourner deux poissons par-dessus le brasier.

Merci d'avoir pris soin de mon fils” a-t-elle dit. “Je m'appelle Newin”.

Je m'appelle Tibone” il a dit en lui tendant un verre d'eau.

Ils ont mangé et ils se sont allongés à l'ombre des arbres le reste de l'après-midi.

Que s'est-il passé ? Comment est-ce que ça a pu arriver ?”

Tibone l'a observée un moment puis il s'est remis à machouiller un morceau de bois en fixant l'océan.

Les hommes. La mer. Rien d'autre. Des hommes et les océans.”

Le soir venu, ils remontaient la colline et ils couchaient dans la hutte que Tibone avait fabriquée pour lui. Ils se sont débrouillés la première semaine pour cohabiter et puis ils ont entrepris d'en construire une seconde un peu plus haut. Newin avait retrouvé un peu de paix dans les silences de Tibone, dans le travail manuel, proche de son fils. Chaque jour elle entretenait les sépultures. Elle s'asseyait, elle joignait ses mains et elle regardait le courant des marées en priant.

Tibone pêchait, il cueillait les fruits et gravait des poèmes d'une langue étrange dans le bois qu'il posait partout, de la plage à la colline.

Un soir, après avoir partagé de l'alcool de palmier, le vieil homme s'est penché par-dessus l'épaule de Newin. Il chantait et le ciel s'ouvrait par-dessus. Ils ne distinguaient plus leur visage dans la nuit, juste les étoiles, cette quantité infinie d'étoiles et ils chantaient maintenant à deux et leur mélodie s'envolait et disparaissait vers ailleurs.

Il n'y a rien de mieux ailleurs. Mon bateau s'est échoué et j'ai survécu. On était 3 à avoir survécu en arrivant ici. Deux flottaient au large avant d'être ramenés par les vagues. On a décidé de les enterrer. J'ai compris à cet instant qu'en espérant toujours ailleurs je n'arriverais nulle part. Je ne serais jamais satisfait. Je quittais la guerre. Mais il n'y a pas de paradis ici. Pas mieux que ça. Alors j'ai décidé de rester. Les autres sont repartis, je ne sais pas où ils sont. Je les ai aidés à construire un radeau, quelque chose de solide. Autant que possible. Depuis je suis le gardien du temple. Je veille sur ceux que la mer avale, rejette.”

Newin réalisait qu'il n'y avait pas un bruit, juste les vagues et la voix chaude et rocailleuse de Tibone.

Je n'ai nulle part où aller. J'avais juste mon fils. Que puis-je faire sans lui ?”

Tu pourrais aller en France rejoindre ton frère...”

Serai-je plus heureuse qu'ici ? Je pense que je n'ai plus la folie nécessaire pour faire le reste du voyage, je n'ai plus envie. Quelque chose en moi est... Est...”

Je sais”

Et ils se sont endormis sur la plage pour la première fois depuis leure rencontre.

Newin a découvert le lendemain que Tibone s'était mis à creuser un septième trou.

Quelqu'un s'est-il échoué ?”

Pas que je sache” a répondu Tibone.

Tu as senti quelque chose ? Un malheur va arriver ?”

Un malheur non. Mais j'ai senti quelque chose, oui. Tu verras bientôt je pense.”

Le soir, Newin avait cuisiné avec les herbes du potager qu'elle avait installée entre leurs deux huttes. Ils avaient attrapé un lapin à l'arrière de la colline, sur l'autre versant, dans la forêt d'eucalyptus. Après avoir mangé Tibone s'est penché pour embrasser ses lèvres. Newin a d'abord eu l'air surprise puis elle s'est laissée faire. Le vieil homme l'a enlassée un long moment, en posant sa paume à l'arrière de son crâne. Leurs corps étaient collés et pourtant il n'y a rien de gênant pensait Newin, je ressens son énergie, sa stabilité. Sa sagesse.

Ils se sont séparés sans un mot et Newin a trouvé le sommeil rapidement.

Quand elle s'est dirigée vers la sépulture de son fils, avec de nouvelles fleurs, elle a hurlé, relâché les plantes et couru vers la septième tombe. Tibone y était allongé, presque souriant. Elle a frappé son visage, retourné son corps plusieurs fois, ce corps si frêle et si lourd. Inerte. Mort.

Elle a couru vers la plage, elle est entrée dans la mer, elle s'est déshabillée et elle frappait les vagues qui revenaient sans cesse, elle les cognait des poings, des pieds, du torse, de la tête, elle déchargeait cette colère sauvage et brulante au milieu des vagues, et puis en un instant une paix soudain s'est installée en elle. Elle est remontée, elle a fermé les yeux de Tibone et elle a embaumé son corps avant de le recouvrir de terre.

Elle a passé les prochains jours à graver dans le bois les noms des morts de la colline. A ceux qu'elle ne connaissait pas, elle écrivait, l'homme libre inconnu. Elle devait maintenant pêcher elle-même, elle a connu quelques difficultés les premiers jours puis elle a fabriqué son propre filet et la pêche s'avérait beaucoup plus prolifique qu'elle ne l'avait jamais été pour Tibone. Elle s'était confectionné un lit plus agréable avec un matelas de lianes recouvert de mousse et de feuilles de palmiers.

Un matin elle s'est précipitée dehors quand elle a cru reconnaitre un cri. Ca venait de la mer. Elle courait, déroutée, ne sachant pas d'où venait le bruit. Elle est entrée dans la mer avec la radeau que Tibone avait fabriqué et elle s'est élancée sur l'eau. La mer était calme et le soleil solide. Elle s'est avancée, elle pagayait sans arrêt, à la recherche d'un son puis c'est revenu, plus brutal, plus fort, un cri, ça semblait venir de l'arrière de ces rochers, elle a contourné l'obstacle et à l'arrière elle a découvert un long morceau de bois auquel se tenait un enfant, coincé sur la pierre. Elle s'est approchée lentement, jusqu'à ce que son embarcation se stabilise à côté du morceau de bois. Elle a attrapé l'enfant par le bras et l'a fait monter sur son radeau.

Elle est revenue vers le rivage, elle a arrimé son bateau et a fait descendre l'enfant.

Ca va aller, je vais t'aider” elle lui a dit. Il marchait à peine, il était visiblement en hypothermie.

Elle a croisé les tombeaux puis elle a gagné sa hutte. Elle a posé l'enfant sur son lit et est sortie cuire le poisson qu'elle gardait en stock près de la crique.

Newin a fait boire l'enfant puis l'a fait manger par petites bouchées.

Ne t'inquiète pas, elle lui a dit, tu vas te reposer quelques jours, reprendre des forces et bientôt je t'emmène pour une grande vie à Paris.”

Et l'enfant a souri.


newin