Prélude

La vie est étrange.
Cette nuit, j’aurais pu présenter un livre dans un salon, j’aurais pu siroter un cocktail entre les jambes de la nuit. Mais ça ne s’est pas passé. La vie est étrange.
C’était un lundi. Au carrefour entre deux soleils, entre deux saisons.
Le chauffage était éteint et je portais deux pulls épais dans la pièce du fond, je retravaillais un manuscrit qui devait être remis à l’éditeur dans la semaine. La première publication, le premier roman, qui sortirait pour la foire du livre. Dans plusieurs mois il sortirait. Il y avait de quoi être fier, il y avait matière à commencer la reconstruction de l’estime de soi, il y avait une bonne base, quelque chose de solide pour entamer le processus, pour essuyer des années d’errance et d’échec, de turbulences à basse altitude, pour effacer les ratures inscrites sur le ventre. L’éditeur était heureux et fier. J’aurais pu l’être. J’aurais dû forcer à l’être.
Mais les errances ne s’effacent pas d’un trait, elles guidaient mes matins, elles dirigeaient mon clavier, elles imposaient les règles, les valeurs, les conditions et les réactions. 
Je cherchais du travail, de quoi se nourrir humblement, je cherchais un rythme nouveau, je cherchais des rencontres. Et un peu d’argent. Parce qu’il n’y avait plus d’argent, il n’y avait plus rien, tout avait été épuisé. L’éditeur m’avait appelé quand j’ai cru que tout était terminé. Mais il n’y avait pas d’argent entre nous, pas encore, sans doute n’y en aurait-il jamais eu, je ne sais pas.
C’était un lundi. Il y avait une enveloppe glissée sous la porte. Il y avait une enveloppe avec le sigle de la police. L’information à comprendre était : procès-verbal de 65 euros. Le sang poussait derrière mes yeux. Ma voiture n’était pas garée dans le sens de la marche. « Article 152 du code...
Je n’avais pas 65 euros. J’avais dix jours pour payer, peu importe. 
Je me suis de nouveau assis derrière mon clavier, il y avait les dernières corrections à faire. 
J’ai rétabli ma connexion internet, j’ai attrapé le procès-verbal, je l’ai relu. Il était 21h40 quand il a été enregistré. 21h40. 
J’ai construit une balance mentale à trois plateaux, j’y ai posé la dangerosité de mon crime, l’heure de rédaction du procès-verbal et le prix de l’amende. 
Les errances troublent l’esprit, elles l’empêchent d’avoir des pensées formatées, elles suppriment les barrières, même celles qui nous empêchent de tomber des virages en montagnes. 
Je pensais au problème de sécurité publique que causait mon geste et je pensais à ce sauveur d’inspecteur en fin de service. Je pensais à ma situation financière et à ces 65€ qui tombent du ciel, comme ces cartes au monopoly. J’ai tourné et retourné la situation dans la représentation en 3 dimensions que j’en avais faite. Je pouvais payer en monnaie monopoly.
Sur la page suivante du procès-verbal, il y avait le nom de l’inspecteur. Son nom et son prénom. 
Les errances ne permettent plus de distinguer la lumière du jour, le virage des saisons, le bon grain de l’ivraie, la Bible d’un roman populaire, la fin des temps de l’aurore fraiche. 
J’ai lu et relu ce nom. Je l’épelais mentalement, chaque lettre prenait un sens et devait me mener à lui, à comprendre son geste.
Et au matin tout était mélangé. Il y avait son nom étalé sur toutes les pages internet de mon ordinateur, il y avait ses photos, il y avait son regard mesquin et il y avait cette façade que je reconnaissais, à trois blocs de chez moi. Trois blocs de chez moi.
Je ne réfléchissais plus. Tout était mélangé. Je me suis levé et j’ai marché. J’ai ouvert la porte de l’appartement et j’ai marché. A trois blocs de chez moi.
Je ne réalisais pas, je ne boirais plus de cocktail entre les jambes de la nuit, je ne présenterais pas ce roman à la foire du livre. Mais personne n’aurait plus à payer 65 euros pour un crime qu’ils n’auraient pas commis.
J’étais à trois blocs de chez moi. Et j’ai attendu que la porte s’ouvre.
La vie est étrange.