Projet le plus berlinois qui soit : Selon Job

Alors voilà sans doute le projet qui ressemble le plus à la ville où je suis installé depuis un peu moins d'un an, Berlin. Un ami DJ (ou music producer pour les puristes comme lui), le grand Mehani, a accepté de créer la bande son (inévitablement très techno) d'une nouvelle que j'écrirais. Forcément, le texte est un peu dans la même vaine, musical, électrique. Alors, même si ce n'est pas le style de musique que tu écoutes cher mon lecteur, voire, même si ça te rebute, tente l'expérience, même en sourdine, de jumeler la lecture à l'écoute et partage ton avis.

Voici le lien vers la bande son (les puristes comme lui espèrent que tu as un casque pour écouter). Et maintenant, laisse-toi porter par le texte ci-dessous. Bonne immersion.

"Selon Job

J'arrive sur le balcon et j'observe aux alentours. Parce que c'est facile.
Je pose mes mains sur la vitre et j'observe à l'intérieur. Parce qu'il faut bien gagner sa vie.
Le verre se découpe facilement et je le pose sur le carrelage. Parce qu'on n'a pas voulu de moi ailleurs.
Je passe une main dans le trou étroit, la clé est sur la serrure. Parce que je fais ça bien.
La porte s'ouvre et je me glisse à l'intérieur. Il n'y a pas un bruit. Parce qu'ils ont voulu m'humilier.
Je me donne 10 minutes, je me donne toujours 10 minutes. J'ouvre les tiroirs, les armoires. Parce qu'on a qu'une seule vie. Parce que je suis pressé. Parce qu'on n'a pas le choix.
On n'a pas le choix.
La lumière du jour n'a pas encore traversé la forêt. 8 minutes. Je fais tout glisser dans un sac. Il n'y a pas un bruit. Parce que je suis une ombre.
J'observe les nuages par la fenêtre. J'observe les nuages sombres et tout glisse dans le sac. Parce que je suis invisible.
Je soulève le matelas, il n'y a rien dessous. Mais à l'intérieur, on ne sait jamais, les gens vous savez, les gens...
Tu ne trouveras rien là. Je relève la tête, cale la respiration dans ma gorge. Tu ne trouveras rien là. Il n'y a rien d'autre ici. Je me retourne, tends le tournevis vers le ciel. Il n'y a rien, il n'y a pas de mouvement, pas de bruit. Pas de déplacement d'air, pas de changement d'atmosphère. Personne n'est entré ici. Personne ne bouge. Regarde-moi. Regarde-moi. Regarde-moi. Ne me laisse pas ici. Je me touche les yeux, je fais tourner le tournevis, j'observe le ciel, j'aperçois les feux lointains. 6 minutes. Je cours vers la cuisine, le tournevis loin devant moi. Il n'y a pas de nouvelle énergie. Il n'y a pas de modification de l'air, pas d'électricité dans les protons qui nous entourent. A peine un mouvement d'air à hauteur de la vitre du balcon. La salle de bain est immobile depuis un moment. Je reprends mon sac, je transvase. Parce qu'il faut rester concentré. 5 minutes. Ouvre-les yeux, regarde. Ouvre les, tes yeux ! Mets fin à ce calvaire ! Mon visage apparait dans le miroir. Mon visage camouflé. A peine mes yeux. Parce que je suis professionnel.
Je me disperse un moment, je réfléchis un instant de trop, des questions immenses tombent du plafond, des questions dont on ne connait jamais les réponses, des questions si larges qu'elles vous entravent la gorge et vous bloquent la respiration un moment. Libère-moi ! Libère-moi ! Et puis un mouvement. Infime. Le reflet dans le miroir. Clair. Obscur. Le blanc de l'oeil qui tourne et se reflète avec le jour qui guète. Je m'approche.
Et il est assis dans une chaise. Il ne bouge pas. Je m'approche. Libère-moi ! Achève-moi ! Tue-moi ! J'observe sa bouche, ses jambes, ses bras, ses ongles. Les poils sur ses oreilles et par-dessus ses narines. Rien ne bouge. Libère moi bon sang ! Il n'y a aucune entrave sur ses poignets, ses chevilles ou ses hanches. Fais-le ! Je lui attrape la bouche. Il n'y a aucun mouvement. Je prends la lampe et l'approche de ses lèvres – tu ne verras rien. Je lui fourre deux doigts dans la bouche et je sens sa langue molle et sèche.
- Comment tu fais pour me parler sans ouvrir la bouche, bougre de vieillard ?
Et puis la lumière du jour apparait par-dessus les arbres. 4 minutes.
Je cours jusqu'à la buanderie, j'ouvre les boites à chaussures et retourne les chaussettes enroulées. Parce que... Tu ne peux pas partir sans me libérer. J'ouvre la machine à laver. Tu ne peux pas être inhumain à ce point, voler les vieux et les laisser pourrir. Je pre... Allez, reviens bon dieu ! Je repose la val... Libère moi ! Je m'accroupis, ma vue se trouble. Libère-moi libère-moi libère-moi libère-moi, LIbère-MOI, LIBère-MOI, LIBERE-MOI. FINIS-MOI ! ACHEVE-MOI !
- Bon sang, tu vas la fermer vieillard ! Tu vas la fermer bon dieu ?
On aperçoit le soleil. Des oiseaux le traversent déjà. Viens, fais-le !
Je reviens vers lui.
- Ferme ta gueule bordel, ferme-la, tu veux ?
Sinon quoi ? Tu ne peux pas faire pire que me laisser là, me regarder et ne rien faire, tu peux faire ça, le nain, avec ta taille de gnôme, débarasser les vieux de leurs bijoux et de leurs derniers centimes. Va-s-y le nain, petit nain, fais-le grincheux, va-s-y le nain, petit nain.
Le tournevis s'est enfoncé dans sa main. Il n' a pas bougé. Le sang arrivait à grand peine pour combler le trou béant au milieu de sa main.
Ce n'est plus mon corps, c'est ma cellule, ma prison, c'est un calvaire insupportable. Libère-moi. Je n'en peux plus. Je t'en supplie.Je ne peux pas continuer. Je n'en peux plus. Tu comprends ? C'est insupportable.
- Je... Je ne peux pas vous tuer.
Ah, ta conscience, maintenant. Tu me libères, rien d'autre. Personne ne t'en voudra. Je te serai reconnaissant. Eternellement. Je... Je... Je te dirai où sont toutes mes économies.
-Vous n'avez pas d'argent. J'ai tout pris.
Tue-moi le gnôme, tue-moi, qu'on en finisse de cette vie de misère achève-moi ce corps vulgaire, évite-moi plus de honte.
- Je vous... Je vous demande de me laisser tranquille. Sortez de ma tête s'il vous plait.
Jamais tu m'entends jamais ! J'ai été comédien pendant des années, j'ai connu une vingtaine de femmes, mon corps m'a procuré une vie formidable. Et là, tu sais ce que c'est d'être là face à ces peintures dégeulasses, cette odeur de vieux que je ne sens même pas mais que je devine, partout, face à  cet écran de télévision de merde, tu sais ce que c'est que de vivre ça ? Toujours face au même mur de misère, avec les seins de femmes qui passent sans pouvoir les attraper.
- Je ne peux pas, je suis désolé. Je vais m'en aller. Laissez-moi tranquille.
Sale petit gnôme immonde que tu es, tu vas te débarrasser de moi, tu vas me tuer, tuer ce corps de merde et me libérer parce que sinon la souillure que tu es va finir sa vie brûlée par les démons de satan, rature purulente de vie que tu es. Nain, nain, nain ! Regarde-toi nain, regarde-toi bon dieu, on ne t'a pas épargné alors aie pitié, finissons-en.

La police est arrivée. La police arrive toujours. Parce que je suis un homme.
Elle s'est garée en contrebas. Elle est sortie avec les papiers à remplir. Parce que je veux mériter ma place parmi les hommes.
Puis elle a mis la main sur son arme, la centrale l'informait que l'assaillant était armé et toujours présent. Parce qu'on devrait toujours exhaucer les désirs des hommes.
La police a hurlé en ouvrant la porte. Et elle a entendu des coups de feu, elle s'est mise à couvert. Puis elle a entendu d'autres coups de feu. Alors elle s'est levée, le reflet du soleil frappait son arme, elle a aperçu une silhouette face au balcon et elle a tiré. Parce qu'on ne nait pas nain, on le devient.

Les coups de feu ont continué jusqu'à ce que la batterie de mon téléphone soit épuisée. Alors la police a tiré, encore et encore et encore. Parce qu'il est temps de rendre ce qu'on ne m'a jamais donné.

Quand elle a compris, la police s'est avancée et elle a observé le corps troué. Elle a cru voir un sourire sur le visage de l'homme.

Mais tout le monde sait que c'est impossible.

Merci grand homme."

 

selon