Takahashi

Elle a ouvert un œil, ébloui par les murs éclatants et les néons vifs. Deux ou trois hommes tournaient autour de son lit, quand ils ont senti ses mouvements ils se sont lentement rapprochés, ils ont posé une main négligée sur les draps blancs, ils sentaient ses jambes par-dessous et ça les excitait.

Puis un homme est entré dans une blouse blanche sévère et tous ceux autour du lit ont effectué un pas vers l’arrière.

- Madame Takahashi vous a été admise le jeudi 8 aout à 23h51 à l’hopital Erasme. Cela fait donc maintenant…» Il a dégagé son poignet.  « 12 heures que vous êtes inconsciente. Selon les différents rapports, vous avez subi un viol et une strangulation qui a pu causer cette perte de connaissance. »

Il s’est approché de la patiente, hospitalisée dans le carré VIP. La chambre, livide et spacieuse, tendait à le prouver. Ses mains pressaient mollement les zones affectées. Puis il a plié son dos et lui a murmuré à l’oreille.

- Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé ?

Elle a hoché la tête.

- Je vais faire entrer les policiers… 

Tout le monde est sorti dans l’ombre du médecin, seul un homme était resté face aux immenses fenêtres qui dominaient la vallée. Il s’est retourné lentement, lui lançant un regard étrange, à la fois dominant et suppliant. Puis il a replongé son regard sur les collines enneigées, au loin.

- Te souviens-tu de ce qui s’est passé ?

- Non… 

- Tu étais inanimée au bord d’un lac… Que faisais-tu là ? 

- Je ne sais pas… 

- As-tu tenté de séduire un homme ? As-tu des amants ?

- Non, jamais.

- Je l’espère vivement ! Sais-tu la honte que cela procure à un homme de mon envergure de retrouver sa femme les cuisses écartées le long d’un lac ? Sais-tu tout ce que tu me dois ? Sais-tu le respect que tu dois me montrer pour la vie que tu mènes ?

- Mes parents n’ont jamais été déçus de la promesse que tu leur as faite.

Il a fait pivoter son visage rapidement et une veine se dilatait sur la paroi de sa nuque.

- Tais-toi. Je suis ton avenir, ton seul et unique avenir. Ne l’oublie jamais femme. N’oublie jamais que tu n’es que femme.

Deux policiers ont frappé à la porte et sont entrés, le pas mal assuré.

- Monsieur, je vais vous demander de bien vouloir quitter cett…

- Non ! Tout ce que ma femme a à vous dire, elle peut le dire devant moi. J’ai le droit de savoir.

- Alors je vais vous demander de décliner votre identité.

- Yuji Takahashi. PDG d’une usine de pneus de la région.

- Etes-vous marié ?

- Oui.

- Des enfants ?

- Non. Ma femme n’a pas encore réussi à me donner des enfants.

Les policiers se sont avancés vers la fille, au visage bleuté et au regard de soie. Un des hommes était troublé et il dissimulait son visage derrière le rapport du légiste.

- Madame, acceptez-vous que monsieur votre mari soit présent pendant l’interrogatoire ?

- Je ne crains pas de dire la vérité devant mon mari.

- Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé hier soir ?

- J’ai peur que non monsieur.

- Selon une première enquête, vous avez été aperçue seule, à la sortie du cinéma vers 21h15. Est-ce exact ?

- Tout à fait, je me rends souvent seule au cinéma en attendant le retour de mon mari.

- Où alliez-vous ?

- Dans notre appartement, situé à deux blocs de là.

- Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé ?

- Non, je ne me souviens de rien à partir de ce moment.

- Même pas un détail ?

Elle a regardé son mari un instant.

- Si. L’homme était sur moi et il criait “Vas-tu obéir femme ? Vas-tu faire ce que je demande ?”

- Avez-vous vu son visage ?

- Je ne me souviens plus.

- Et cette voix vous était-elle familière ?

Ses yeux s’accrochaient à ceux de l’homme près de la fenêtre. Un instant. Puis après un léger soupir, elle a expiré.

- Non…

- Bien. Nous n’avons pas beaucoup d’éléments. Je vous demanderai de bien vouloir passer au commissariat dès votre sortie de l’hôpital, nous verrons alors où en est l’enquête…

Le policier a rapidement pivoté pour ne plus croiser ce visage qui le troublait. Ce regard n’était pas celui d’une victime, c’était celui de la détermination. Rien ne semblait pouvoir la troubler. Elle s’est tournée vers son mari, debout devant cette vitre si transparente qu’on pouvait facilement s’abandonner dans ses songes.

- Peux-tu m’apporter un verre d’eau ? J’ai envie d’eau.

- Faut-il que ça soit moi qui te serve à présent ?

- Je crains qu’il le faudra désormais.

Yuji Takahashi a baissé un sourcil et s’est avancé vers la fontaine d’eau du couloir. Il est retourné vers sa femme qui s’était redressée pour appuyer son dos sur les oreillers inconfortables des hôpitaux. Elle a attrapé le verre d’eau et en a bu une gorgée élégante. Son mari la dévisageait. On ne percevait pas la souffrance d’une victime sur les traits de son visage.

- Je crains, mon mari, que tu te trompes. Les choses viennent de basculer à l’instant. Ton avenir c’est une femme désormais. C’est moi !

Elle s’est tortillée puis elle a lentement fait glisser son téléphone portable sur le matelas dur. Elle a pressé un bouton et des images se sont agitées sur l’écran. Yuji Takahashi a écarquillé les yeux, sa bouche s’asséchait. On voyait une de ces séances sado-maso qu’il affectionnait, on le voyait lui poser deux mains sur le cou.

- C’était hier ça… Tu m’as cuisiné des œufs après le sexe et tu es partie. Je ne serrais pas… Je n’étranglais pas.

- Oui mais est-ce ce que l’on voit ? Près du lac, je n’ai eu qu’à reposer une main sur mon cou, les marques rougeoyaient encore. Et mon sexe était encore ivre.

Il s’est redressé, titubant pratiquement. Elle lui a lancé un dernier regard, triomphant.

- Et sais-tu combien c’est difficile de s’arrêter de respirer jusqu’à l’évanouissement ?

Elle a éclaté un rire clair et serein.

L’avenir était sombre pour Monsieur Takahashi. Et l'avenir c'était sa femme.