Tottenham brûle

Trois jours que le quartier brûlait. Son quartier. Tottenham. Il avait vu tellement de choses dans sa vie qu’il pensait avoir tout vu.

James Smith avait tout vu.

Il se balançait au fond de son nouveau siège, un siège conçu pour regarder la télévision encore plus confortablement, quand il a entendu les premières rumeurs s’échapper des rues.

Il a d’abord augmenté le volume mais il n’entendait plus rien. Il savait qu’il lui fallait une nouvelle télé.

Il s’est levé, s’est étiré longuement après deux matches de foot qu’il a regardés sur le satellite. Des équipes dont il n’avait que vaguement entendu parler mais l’intersaison avait été trop long.

Il s’est approché de la fenêtre. Des jeunes couraient en désordre à travers les rues. Ils couraient et lançaient des objets, derrière un bâtiment qu’il ne voyait pas. Ils se sont rapidement rassemblés devant le magasin en face, c’est là que James Smith allait bientôt acheter son téléviseur. Il était en vitrine et il le regardait tous les jours.

Une dizaine de personnes se sont acharnées sur le portail métallique qui a rapidement cédé. Tout se déroulait dans une frénésie névrotique. Ils ont arraché quelques pavés, défoncé les vitrines et ils se sont engouffrés à l’intérieur du magasin.

On les voyait rapidement ressortir avec des télévisions, dont celle de James Smith. Ils couraient encore.

James Smith connaissait de toute façon un autre revendeur de télévision de confiance dans le quartier. Il s’est de nouveau assis. La deuxième mi-temps commençait et le calme était relativement revenu - de toutes les manières il ne comprenait pas les commentaires en espagnol.

Mais bien vite, il n’entendait de nouveau plus rien.

Dehors, les rumeurs avaient décuplé.

Il s’est approché lentement de sa cuisine qui était située côté rue, il marchait sur la pointe des pieds, il voulait prendre de la hauteur. La rue se dévoilait lentement. Quelques jeunes trainaient sur le trottoir d’en face. Puis il a avancé encore, le nez collé à la fenêtre : des centaines de jeunes, le visage masqué, armés de bouts de bois ou de barres de fer cognaient dans tout ce qu’ils voyaient, dans les voitures, dans les vitrines, dans les fenêtres. La rue était déserte. Ils semblaient possédés. Ils paraissaient enfin libérés. Ils hurlaient.

Une voiture s’est arrêtée un peu plus bas, on tirait maintenant des coups de feu. Impossible de savoir vers qui.

- Tottenham brûle, Tottenham brûle. Les pillards se sont emparés de la ville. 

La veuve du dessus est accourue en trottant.

- James, je tremble. Que vont-ils nous faire ? 

- Rien si on ne bouge pas d’ici… J’espère… 

Il était pris de légers spasmes nerveux. Il avait peur.

- Et où est la police ? Ca fait plus d’une heure qu’ils se sont emparés de la rue… 

Les deux voisins regardaient l’agitation, assis, pour ne pas se faire remarquer. James Smith a même baissé la tête à deux reprises.

Un groupe de quelques jeunes s’est rassemblé face au grand magasin du quartier. Puis ils se sont dispersés rapidement et l’un d’eux s’est approché de la vitrine et il a lancé une bouteille en feu.

Les deux voisins se sont regardés rapidement. Rien ne pouvait plus les rassurer.

Des flammes épaisses et noires traversaient déjà le ciel de Londres. Ces ogres de jaune et de rouge dévoraient rapidement la façade, haute de plusieurs dizaines de mètres. La chaleur réchauffait jusqu’à la cuisine de James Smith.

- Ca brûle ! Londres est en feu, il faut fuir ! 

- Attendez, je ne suis pas sûr qu’on soit plus en sécurité dehors. 

Des sirènes hurlantes arrivaient maintenant, mais ça ne suffisait plus pour rassurer les yeux enfuis derrière les fenêtres du quartier.

Le soir est tombé dans une langueur éternelle. Le feu ravageait toujours les bâtiments et des groupes couraient encore sous les éclairages oranges des réverbères qui fonctionnaient encore. Et rien n’aurait pu apporter le sommeil cette nuit-là chez James Smith.

La veuve du dessus est rapidement arrivée le lendemain matin.

- On a essayé de forcer ma porte ! 

- Non, ce n’est pas possible. 

James Smith n’était pas certain de ce qu’il affirmait. Il ne savait plus ce qu’il pouvait croire. Il ne savait plus en qui il pouvait avoir confiance. La police était inefficace et débordée. Alors qui aurait pu le sauver si on avait essayé de forcer sa porte ?

- Et vous avez des nouvelles de votre fils, James ? 

- Non, aucune… 

- Il lui est peut-être arrivé quelque chose. 

- Vous venez me polluer encore un peu plus l’air ? 

- Non James, je suis seulement inquiète pour votre gamin… Les rues sont dangereuses dehors. Et je l’aime bien le gamin. Vous ne l’avez pas revu depuis quand ? 

- Depuis deux jours, il a essayé de me piquer du blé, je l’ai attrapé et je l’ai foutu à la porte… 

- C’est ce soir là que les émeutes ont commencé ? 

- Je ne sais pas… 

- Mon Dieu James, j’espère qu’il n’est rien arrivé à votre gamin… 

James Smith a chassé une mouche et ils se sont rapidement quittés. La rue était couverte de détritus, des gens se déplaçaient encore, furtivement. Et la voiture en face n’avait toujours pas bougé.

Ce jour-là, James Smith n’a pas pensé un instant au football.

A la télévision, c’était un bout de fin du monde. Des journalistes parlaient quasiment au milieu des émeutiers. Même des gens étaient morts. Dans leur voiture.

Morts.

Puis ils ont passé quelques photos d’émeutiers. « Si vous les reconnaissez, dites-nous comment ils s’appellent, aidez votre pays. Vous pouvez enrayer les émeutes. »

James Smith a décroché son téléphone et il a composé le numéro d’urgence inscrit en vert en bas du vieil écran.

- Je ne me sens pas bien de faire ça Madame… 

- Vous aidez votre pays Monsieur. Et c’est anonyme, vous ne risquez rien… 

- Est-on certain qu’ils sont à l’origine de tout ça ? 

- Si vous avez vu des photos à la télévision, c’est que des caméras de surveillance les ont identifiés parmi les émeutiers. Il n’y a aucun doute… 

- Quand même, je ne sais pas si c’est bien de faire ça… J’ai un problème de conscience.

- Il ne faut pas ! Vous aidez votre pays face à ces émeutes, il faut tout faire pour les arrêter.

- Je sais… Mais ce n’est pas toujours si évident.

- Lancez-vous, je suis certaine que vous serez soulagé une fois que vous sentirez votre devoir de citoyen accompli… 

- Ce n’est pas certain du tout !

- Dites-moi qui vous avez reconnu sur ces photos…

- Je vais raccrocher, je ne me sens pas le cœur de faire ça, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je vous ai appelée.

- Monsieur, attendez. Les émeutes gagnent en intensité, ça va crescendo, de plus en plus vite, de plus en plus loin, la contagion gagne les villes du nord. J’ignore pourquoi vous avez soudainement peur mais ce que vous êtes en train de faire, tout le monde devrait le faire. Parce que c’est la bonne chose à faire, l’unique et bonne chose pour sauver un pays ! Et si d’autres morts surviennent ? Est-ce que vous pourrez vivre avec ça sur la conscience Monsieur ?

- Tout va aller crescendo dans le mal si je n parle pas ?

- C’est certain Monsieur, Manchester et Birmingham sont déjà touchés. Il faut rétablir l’ordre au plus vite !

- Vous savez, je ne regarde jamais les nouvelles d’habitude, je regarde le foot… Je n’aurais jamais dû regarder ces maudites photos…

- Tout va aller crescendo dans le mal si vous ne parlez pas Monsieur…

- Madame, je suis un homme perdu. Que je vous parle ou pas… Je n’aurais jamais dû regarder ces photos. Pourquoi faites-vous ça ?

- Parce que vous trouvez normal de laisser ces barbares mettre le pays entier à feu et à sang sans raison ?

- Madame, je n’irai sans doute jamais plus m’asseoir dans mon fauteuil, je n’irai sans doute jamais m’acheter cette nouvelle télévision… Ils l’ont prise de toute manière…

- Monsieur, ressaisissez-vous. Personne ne vous blâmera jamais pour ce que vous allez me dire.

Si madame. C’est moi qui je blâmerai.

Il a inspiré profondément pour dissiper une gêne.

- Parce que sur les photos, j’ai reconnu mon fils… C’est mon fils que j’ai reconnu…

Et James Smith a raccroché, en étouffant une larme.