Un héros très discret

Texte primé lors du concours annuel organisé par la fédération Wallonie-Bruxelles sur le thème : "entre chien et loup"

 

T’as 23 ans. Et pourtant, cette histoire, c’est toute ton histoire. Enfin le début.

Tu attends coincé contre un mur de béton froid. Tu attends depuis des heures, tu ne sais plus tellement ce que tu attends tellement tu attends. Autour de toi, y a seulement des immeubles verticaux qui montent tout droit jusqu’aux avions. Dans la ville, y a longtemps que t’as plus vu le ciel, y a longtemps que t’as plus vu le soleil ou un nuage ou tous ces trucs qui trainent là—haut. Tu remarques juste quand il fait jour, tu remarques à peine quand il fait nuit. Tu trembles mollement, tu tiens ton carnet et ton crayon mal taillé. Tu notes les noms de tous ces types qui rentrent dans l’ancien dépôt de tramways. Souvent le boulot est pas trop compliqué, t’as le temps de les remettre et de noter les noms. Ces types tu les connais tous, t’as vécu comme eux, t’as vécu avec eux, t’étais là, t’es encore là, tu les connais leur piaules, tu les connais leurs bars, tu les connais leurs quartiers. Tu sais tout ça. Ici, le plus dérangeant, c’est le bruit des rails, t’es quelques mètres en dessous et tes oreilles saignent à force d’entendre passer les tramways. Tu relèves le nez et tu vois un type, un noir, du genre large et que t’as pas envie de croiser dans ce genre d’endroit, qui s’avance vers toi.

 

Cinq jours plus tôt t’es au même endroit. Mais t’es en descente. Du genre vertigineuse, du genre qui te fait sentir mal. Et puis t’as plus une thune, tu sais pas comment tu vas bouffer, tu sais pas où tu vas crécher ce soir mais à ce moment—là tu t’en fous, tu t’en fous tellement t’as besoin de remonter la pente, t’es descendu beaucoup trop bas, tu descends beaucoup trop bas, tu te dis que t’as commencé à creuser au fond de toi pour être descendu si bas. T’es là, tu regardes tous ces types qui viennent se fournir et toi t’es là et tu peux pas. Tu te dis que t’as jamais été aussi mal de ta vie – même si t’as l’impression de souvent te dire ça – et que tu vas sans doute bientôt crever. T’as pas peur, tu sais bien que les mecs comme toi finissent toujours par être retrouvés refroidis sur un trottoir. T’intéresses pas grand monde mais tu te dis que c’est normal parce que toi non plus tu t’intéresses pas à grand monde. Tu trouves ça bien que ça fasse de la peine à personne qu’on te retrouve tout bleu sur le trottoir face au dépôt de tramways. Enfin, là tu sens que tu vas mal et ça intéresse pas grand monde. Et tu trouves ça plutôt confortable. Sauf que t’aimerais quand même bien reprendre un truc qui te fasse nager dans les nuages.

Les pneus d’une bagnole brune et carrée s’arrêtent au bout de tes orteils. On t’ouvre une portière et on t’étale sur la banquette arrière. On te prend le bras, on t’ouvre la bouche et on te file un truc et tu restes couché mais tu t’évades en même temps, t’as remonté la pente en volant à mille à l’heure, t’es tellement haut que tu vois plus rien en bas. Quand t’ouvres les yeux, tu surgis de derrière toi—même, de derrière ton cerveau, de derrière tes yeux, de derrière ta bouche. Quand tu parviens enfin à recoller tous les morceaux ensemble, tu vois des murs bruns tout autour et puis tu remarques que t’es couché sur un matelas posé au sol. Apparemment tu t’es endormi en boule, avec tes godasses mouillées. Juste de l’autre côté y a trois tabourets et un gros gars qui est debout en train de faire rissoler un morceau de bacon. Un autre type, plutôt maigre et blanc, s’avance vers toi. Il te sourit mais tu regrettes d’avoir vu ses dents. Il a tellement d’accents dans sa bouche que tu comprends pas bien les mots au milieu.

— Mon nom c’est Vladivostok. On m’appelle Vladivostok.  En fait, mon nom c’est Vladimir. Personne m’appelle comme ça, juste les gars qui me connaissent vraiment. En ville on m’appelle Vladivostok. Toi, tu peux m’appeler Vladimir, tu comprends ce que je veux dire ? Pour toi je serai Vladimir. Dans les bars où tu traines, quand t’entendras parler de Vladivostok, tu pourras te dire que toi tu sais qui c’est.

Tu fais plusieurs balancements de tête, tu sens que c’est exactement ce qu’il faut faire à ce moment précis.

— Hier on t’a ramassé devant le dépôt : t’avais l’air mal. Ils fournissent pas les gars comme toi au dépôt ? C’est vraiment pas des manières, ils t’auraient laissé crever sans problème. Ils te rendent accrocs à leur merde et puis ils te laissent en plan comme un toxico fauché, on peut pas faire ça. C’est pas éthique. On peut pas laisser crever ses meilleurs clients sans rien faire. Vladivostok ferait jamais ça. Pour toi, c’est Vladimir. Vladimir n’a pas fait ça hier. Vladimir t’a fourni gratos, sans rien demander, sans te connaitre. Il a la main sur le cœur Vladimir, tu comprends ?

— Sans vous j’allais clamser.

— Vladimir peut encore te fournir gratos, autant que tu veux, tu sais que tu peux compter sur notre came. Maintenant, Vladivostok a besoin de toi. Là, c’est plus Vladimir, tu captes la différence ? Tu zones souvent près du dépôt, on a besoin que tu nous fournisses les noms des dealers qui viennent se fournir chez Serge, au dépôt. On veut toute la liste. Tu nous informes et toi t’auras tes doses gratos, c’est un bon deal.

Et tu lui tapes dans la main et puis il sourit.

 

T’as un peu froid, même si tu portes tes mitaines. Y a toujours plein de vent près du dépôt. Le type noir s’avance toujours vers toi, t’aurais aucun mal à le confondre avec un congélateur debout. Il se penche vers toi.

— Slim, ça fait des jours entiers que tu traines là. Soit t’as du fric et tu rentres acheter ta dose soit tu dégages. Et c’est quoi ce carnet que tu tiens en mains, fais voir ce que t’écris dedans !

— Des poèmes en haïku.

— Va-s-y montre-moi ça.

— Des haïkus pour ma mère. C’est pas tes affaires.

— Fais voir.

Il tend son bras long comme une carabine et tu l’esquives et tu te mets à courir. Il te poursuit sur cent mètres puis tu montes les escaliers vers le tramway. Les tramways sont toujours en retard quand t’es pressé. Tu t’installes sur une banquette et tu caches ta tête dans ta capuche. Une vieille femme te met une main sur l’épaule et tu te tournes, tu sors un flingue et c’est la panique. Tu voulais pas vraiment le sortir ce flingue, t’as cru que c’était l’homme congélateur qui t’avait rattrapé ou bien un autre gars, ils sont peut-être déjà beaucoup à te courser. Maintenant c’est une panique chaude et qui crie, tu tends ton flingue vers les nez de tous ces types que tu voudrais calmer et tu cries que tu veux faire de mal à personne et qu’ils ont plutôt intérêt à se calmer, tout ceci est une malencontreuse méprise. Tu ranges ton flingue et tu laisses la vieille dame s’asseoir à ta place. Tu descends du tramway et tu prends les longs escaliers roulants. Tu marches en regardant derrière toi et tu sonnes dans une des piaules de Vladivostok.

Tu lui dis bonjour et il sourit et tu regrettes de l’avoir salué. Tu lui tends la liste et tu lui dis qu’on t’a repéré mais que les gros dealers sont tous notés. Et tu lui parles des « autres » qui font jamais que les suivre là où ils vont se fournir. Vladivostok te dit que c’est du bon boulot, que tu peux prendre ce que tu veux et il te dit encore qu’il vaudrait mieux éviter la zone du dépôt les prochains jours, « on va effectuer les changements » qu’il te dit, comme s’il était entraineur d’une équipe de foot. T’as pas tellement envie de comprendre ce que ça signifie, tu prends tes doses et tu te barres. Pour rentrer chez toi, tu te dis que c’est mieux de marcher dans les rues noires, surtout que t’es chargé comme un colombien. Et puis tu te perds. Tu sais pas si c’est parce que t’es défoncé, tu sais pas si c’est parce que t’as le cerveau de travers, tu sais pas si c’est parce que t’as les yeux distordus, tu sais pas si c’est parce que tout est à l’envers mais la ville s’est violemment tordue pendant que t’étais dans la piaule de Vladi.

Tu montes les escaliers en métal et sur le quai tu regardes la carte du tramway. Tu la regardes tellement longtemps que les gens autour se demandent si tu vas pas l’embrasser. Puis d’un coup tu remets tout à l’endroit. Mais t’es devenu tout mou alors tu prends le tramway. A l’arrêt suivant on tire la sonnette d’alarme. Tu restes affalé sur ton siège, tu es concentré sur la buée que tu souffles sur la vitre et tu vois pas tous les flics qui rentrent par les deux portes de la rame. Ils t’attrapent, ils te menottent et puis c’est trop tard pour que tu penses à te barrer. Ils te disent que ça fait plusieurs heures qu’ils te cherchent, ils te disent que t’as voulu tuer une vieille femme dans le tramway, qu’elle a tout raconté, elle puis toutes les caméras qui trainent partout leurs yeux vicieux. T’arrives au poste de police et là tu te souviens que tu te promènes avec beaucoup trop de came pour t’en sortir sereinement. Bien sûr, tu t’en sors pas. Bien sûr ils te hurlent dessus en demandant d’où ça vient. Bien sûr tu demandes pas mieux que tout leur expliquer mais c’est juste qu’ils te hurlent dessus et que ça t’a toujours empêché de t’exprimer sereinement. Tu demandes à aller aux toilettes et tu retrouves de quoi te détendre dans ta semelle.

Puis d’un coup, tu sais plus trop comment, tu t’envoles à mille à l’heure vers le ciel où trainent tous ces trucs (étoiles, neige, orage,…) que t’as plus vu depuis que t’es né. Mais là tu flottes au milieu de tout ça, serein, apaisé. On t’assied sur une chaise que tu trouves vraiment confortable. Tu parles, tu sais plus vraiment à qui, tu parles, tu sais pas vraiment de quoi, tu parles, tu es bien alors tu parles, tu crois que tu leur parles de ta vie, tu piges pas pourquoi ça intéresse autant les gars qui sont à table avec toi, mais tu leur parles bien de ta vie, en fait ils ne veulent rien d’autre qu’écouter ta vie. Ils te prennent ton flingue et puis tous tes sachets, tu sens que c’est le temps des promesses, t’en fais des tas, t’as rien d’autre à faire, tu nages dans les nuages. Ils te parlent toute la nuit, au petit matin tu ouvres les yeux sur des flics qui te disent : « On est d’accord ? »

Tu sens que c’est le moment de dire oui, tu dis oui et tu les vois qui sourient tous ces types autour de toi. T’as fait le bon choix. Ils te font une tape dans le dos, ils te disent en te regardant à travers les yeux : « Deal mec ? Deal ? ». Tu sens que c’est encore le moment de dire oui et tu te lèves, tu sais pas trop ce qui se passe, tu marches vers la sortie, tu sors et tu remarques que personne te court après, tu respires bien maintenant et tu t’en vas.

Les jours d’après sont chauds. Mais t’as plus rien à te mettre sous la dent, tu faiblis et tu retournes trainer près du dépôt. T’as les idées qui font mal mais qui sont claires, et tu es clean. On peut dire que t’es clean depuis quelques jours. Pas que t’en aies envie ou pas : c’est pas ton choix. Vladivostok, il a changé de piaule, Vladimir, tu le trouves plus  et personne sait où il est parti. Et puis au dépôt, Serge et le congélateur noir se foutent toujours complètement que tu crèves sur le trottoir. C’est juste que t’as nulle part où aller.

Les jours d’après il fait plus vraiment jour, jamais vraiment nuit. Puis tu sens qu’y a du mouvement, t’as vu des gars de l’est débarquer, t’as vu des gars armés se serrer dans des fourgons de tous les côtés du dépôt. Tu recules, tu te caches près des poubelles, tout va vraiment vite même si ça a pas l’air comme ça quand tu le racontes. Tu passes un coup de fil à Matteo. Puis tu vois plus vraiment grand chose, t’es trop bien caché. Tu entends des coups de feu. Ca éclate de partout et ça pète fort. Tu te dis que c’est du gros calibre. Tu t’aplatis dans ta poubelle et t’attends que tout ça arrête mais il te semble que ça va jamais finir. T’entends les tramways qui s’arrêtent plus, t’entends des types hurler, t’entends d’autres trucs aussi sans doute. Tu t’en souviens plus très bien, y a les rafales des mitrailleuses et après ça t’entends tout le temps des petites mitrailleuses dans tes oreilles. Quand tu sens que ça se calme, tu te redresses, tu aperçois Vladivostok qui marche au milieu de la route. Tu penses pendant dix secondes lui dire qu’il te doit des doses. Mais tu le fais pas. Devant lui, par terre, y a le gros congélateur noir qui t’avait coursé. Il doit être mort pour se tenir comme ça, y a pas moyen autrement. Puis t’entends des sirènes de flics alors tout de suite tu te recouches. Tout recommence mais c’est comme si t’as l’habitude maintenant. Ca tire dans tous les sens, tu penses même qu’on tire sur ta poubelle mais tu restes couché, tu vois rien d’autre à faire. Ca dure longtemps, ça te parait toujours long le temps au fond d’une poubelle quand tu sais pas s’il te reste plus de cinq minutes à vivre. Puis y a le silence mais ça te rassure pas vraiment, t’entends toujours des types causer même si tu comprends rien. T’attends encore longtemps même si tu penses plus que tu vas mourir maintenant. Puis ton portable vibre et ça te fout les jetons comme si on te pointait une kalachnikov sur le sexe. T’attends d’abord pour voir si quelqu’un dehors a entendu et s’approche de toi. Et tu lis le message. « Les informations étaient bonnes. Vladivostok est coffré. On pourrait encore faire appel à toi. On a toujours besoin de gars qui refilent des infos comme celles—là. Ca sera encore donnant—donnant. On protège toujours nos bonnes sources. Matteo. »

Matteo c’est le flic qui t’avait tapé dans l’épaule y a quelques jours. Tu sors la tête de ta poubelle et tu vois qu’y a plus personne. Même plus de corps. Y a plus rien qui traine dans la rue. Juste des bagnoles défoncées. Dans les journaux demain tu liras que « l’opération quartier propre près de l’ancien dépôt de tram a été un succès. La police regagne du terrain dans la conquête des zones de non-droit. » Tu sais que personne repassera plus par ici, y a rien à faire ici, ça sent trop la poudre à canon, ça sent trop l’huile de vidange. Tu rentres dans le dépôt, les flics ont tout nettoyé. Puis tu marches un peu, t’as rien d’autre à faire, alors tu marches vers la trappe que Serge avait fait installer sous le tram bleu. Comme ça, sans idée claire, tu cherches rien. Tu retires la plaque de béton, ça te prend du temps, c’est lourd et tu remarques que les flics l’ont pas ouverte avant toi : y a des dizaines de kilos de marchandise. Ca appartient plus à personne. T’as une montée rapide, ça te chauffe le cerveau et pourtant t’as rien pris. Tu sors de ta poche la photocopie de la liste des dealers de Serge que t’avais notée. Et puis tu regardes ton portable et tu embrasses trois fois le numéro de Matteo.

C’est la fin du début de ton histoire. Depuis, les autres dealers ont lentement disparu des rues, les flics ont la baraka, à chaque descente, ce sont des flags. Les petites mains, les gros bonnets, les lieux de stockage, les laboratoires de fabrication, tout est démantelé. Matteo a d’ailleurs été promu plusieurs fois pour toutes ces prises. Et dans le business de la came en ville, il n’y avait plus que toi. Il n’y avait plus que Slim. Protégé par la police.