Yegor et le cimetière des éléphants

 

17/10/2019

La vie est ridicule.

La vie est absolument ridicule.”

 

C'est par ces quelques mots que le carnet de Yegor Seferovitch se cloture.

 

Comment les hommes en viennent-ils à s'établir de leur plein gré en Iakoutie ? Eh bien, je suppose que chacun a ses raisons personnelles. Mais pour passer sa vie dans le nord de la Sibérie, c'est qu'on a de solides raisons. Quand vous leur demandez, à tous ces hommes, ils vous répondent par un sourire léger, “comme tout le monde mon frère, je suis ici pour les mêmes raisons.” Il faut dire que les hommes n'ont pas une tendance naturelle à se confesser et il est probable que les spécimens qu'on croise dans cette région du monde sont encore un peu moins bavards.

 

 

Yegor est arrivé en 2007 dans une communauté à 5 heures de route de Yakutsk, la ville la plus importante de la région. Il était arrivé un matin de printemps, il avait un sac à dos, une valise qui, si l'on en croit la légende était remplie de livres fraichement imprimés et un air de brigand de grands chemins. Il s'est installé dans une cabane qui appartenait à un banquier de Moscou, à la sortie du village, à quelques encamblures du fleuve. On le croisait certains soirs au Firtel, où les hommes viennent rincer la solitude de la terre et échapper aux exigences du pays. Yegor Seferovitch avait pris l'habitude d'y raconter des blagues tonitruantes, sans que jamais personne ne connaisse la chute. Il s'installait, commandait quelques verres puis il se mettait à parler, ses histoires étaient longues et habitées, il escaladait la table et incarnait ses personnages avec une fureur qui laissait toujours une grimace étrange sur le visage de son auditoire. Ils savaient, d'instinct, sans pouvoir se l'expliquer d'aucune manière – mais personne ne questionne les hommes sur ce point, ici – qu'un danger nouveau s'était installé en ville et qu'ils devaient se montrer vigilants. Eh bien, après quelques histoires qui laissaient les hommes erblués, dans les vapeurs d'un alcool chaleureux, les garde-fous avaient disparu. On guettait avec impatience l'arrivée de Yegor Seferovitch. Il était un client irrégulier et si l'homme pouvait vitupérer des heures durant, personne ne savait rien de lui ni de ses habitudes. Il pouvait donc lui arriver de ne pas se rendre au Firtel pendant une semaine. Et quand il s'asseyait à nouveau dans la salle de bois du bar, il ne se justifiait de rien et personne ne lui posait de questions.

 

Quelques semaines avant sa dernière note, Yegor Seferovitch avait inscrit ceci dans son carnet (dans une encre de couleur différente) :

 

14/09/2019

 

Nous avons fait une découverte intéressante aujourd'hui. Nous sommes parvenus à localiser ce qui ressemble à un cimetière. Certains parlent de cimetière des éléphants. C'est peut-être le cas aussi pour eux. Je ne sais pas. Je l'espère. Mes ressources se tarissent (...) Je n'avais plus rien découvert depuis des mois et Olga vit grand train à Yakutsk (...) Je suis content de Igor, il est pro-actif, volontaire et courageux. Je ne passerais pas mes soirées à lui faire le conversation mais il est un bon travailleur. Et c'est tout ce qui m'importe (…) Nous avons balisé la zone. Nous y retournerons à l'aube demain.”

 

 

Au plus fort de l'hiver, les marins revenaient de la mer de Laptev et passaient quelques semaines dans le village. Les marins retrouvaient leur femme et les bars. Mais l'inaction d'hommes qui n'ont jamais connu que le travail, la passivité des sédentaires et la frustration d'une vie dont ils ne veulent pas les poussent parfois à trouver de l'activité là où il n'y en a pas. Ils ne riaient pas aux blagues de Yegor et certains l'avaient trouvé assez dandy pour avoir envie de démontrer à tout le monde que les marins du nord avaient les mains solides et les poings rudes. Alekseï était un jeune marin qui buvait d'ordinaire assez peu mais submergé par les pulsions de sa nouvelle occupation, il avait demandé plusieurs fois à Yegor de fermer sa gueule, il préférait écouter la vodka lui chanter une mélopée des mers baltes où les femmes croustillent. Yegor avait ignoré le deuxième avertissement. Alors Alekseï avait écrasé ses coudes sur le table et s'était installé face à Yegor. Les gens prêtaient la même attention distraite à tout ce qui pouvait se passer dans le bar. Yegor a baissé la tête. Et il a repris son histoire un ton plus haut. Alekseï s'est levé et il a posé son doigt épais comme un écrou sur le nez du “comique”. Yegor a dégagé son visage, lentement, il a reculé sa chaise, pris son verre, il s'est levé et il s'est installé deux tables plus loin, debout. Et il a repris son récit. Plus personne ne savait de quoi il parlait, mais il a entamé son discours avec une emphase précieuse. Alekseï a écarté les tables sur son chemin, il a attrapé Yegor par le col et ils sont sortis.

 

 

Dehors la rue était sombre. Il tombait du ciel des flocons comme des étoiles, gigantesques et lumineuses, tout juste décrochées de la voute sombre qui surplombait tous les hommes. Olga était arrivée le matin-même avec son père, percepteur pour l'état russe. Il était rare qu'on voit des percepteurs fédéraux dans la région et cela présageait d'une affaire importante. Mais à cet instant, personne ne savait qui il était et personne n'a pensé à lui demander quel bon vent l'amenait. Olga s'est levée, elle a observé les morceaux de ciel se poser dans l'entrée et elle a fermé la porte.

 

Elle s'est à nouveau assise. Elle a observé la poussière d'étoile fondre sur ses doigts.

 

 

Et une autre nuit se terminait à Jigansk, au milieu des plaines, des rivières gelées et des déserts de glaces.

 

 

 

 

 

                                       ***************

 

 

 

 

 

Les yeux étaient d'une clarté invraisemblable. Par-dessus ses lèvres il y avait une fine moustache qui avait cessé de pousser au milieu de la nuit. Sa bouche semblait s'être arrêtée sur un mot oublié ou une idée fugace. Quelques insectes volants aux reflets bleus avaient bravé le froid et s'étaient posés sur sa gorge, là, juste sous le menton.

 

Il faut reconnaitre aux habitants de la région un flegme que peu de choses semblent pouvoir ébranler. Le corps de Alekseï est resté deux jours au milieu de la rue, recouvert de neige. Les traces d'une lutte qui semblait avoir été brève si on prenait le temps d'observer un instant le cadavre – ce que personne ne fit – disparaissaient peu à peu.

 

 

 

Les officiels de la ville ont été informés de la situation le troisième jour. Ils savaient que s'ils exigeaient une enquête judiciaire pour homicide, il fallait attendre l'arrivée des fédéraux venus de Yakutsk. Cela signifiait un remue-ménage important et cela signifiait être directement dans la ligne de mire de Moscou. Il aurait fallu justifier ce que les fédéraux auraient estimé nécessaire de devoir être justifiés – et vous savez comment ça se passe, dans ces petites bourgades, loin du pouvoir, on s'accomode comme on peut/veut des directives du Kremlin – et comme le dit le dicton populaire, on ne sait jamais avec les fonctionnaires zélés, pressés de mériter la promotion qui les ramènerait dans les bars électriques de la capitale. Bref, cela signifiait leur laisser fourrer leur nez partout.

 

Par contre, garder tout cela sous silence et étouffer l'affaire – vous avez de ces mots, ils m'ont dit – c'était supposer que l'affaire en resterait là et qu'on aurait pas à faire venir les fédéraux plus tard, auquel cas il aurait fallu justifier pourquoi on avait pas fait appel à eux après le premier meurtre et c'était donc s'attendre à les voir fourrer leur nez absolument partout et pendant un moment.

 

Dmitri Kafelnikov était le représentant officiel de la ville et il éprouvait fréquemment la nécessité de poser avec son arme automatique sur les photos officielles. Et s'il aimait le pouvoir, il avait parfois quelques difficultés à ne pas se considérer comme le souverain-monarque ultime de la ville. Et ici, quand on parlait de la ville, on parlait d'une région, d'un pays, d'un continent. Il n'y a rien par-delà les grands arbres et au-delà des interminables plaines. La ville, c'est le monde, c'est l'univers.

 

Kafelnikov avait une conception toute particulière de la hiérarchie bureaucratique mais il faut dire que, à sa décharge, personne, de mémoire d'homme, ne se souvenait avoir vu un quelconque supérieur hiérarchique s'égarer de Moscou jusqu'au fin fond de la Sibérie orientale. On avait plus de chances de croiser dans la région un descendant de Gengis Khan qu'un quelconque responsable – même de cinquième division – de la Douma.

 

Ce sont donc des officiels déterminés qui se sont présentés devant la cabane de Yegor. Il n'était pas là alors ils l'ont attendu une partie de l'après-midi. A se réchauffer comme ils pouvaient, avec ce qui leur tombait sous la main. Quand Yegor est arrivé, ils sont entrés tous les six derrière lui, sans dire un mot. Ils ont parlé peu. Certains s'étaient mis à bégayer et, énervés par ces mots qu'ils n'attrapaient pas, ils ont fait passer leurs arguments d'une manière plus directe. Yegor leur a dit que la veille il était sorti du bar et qu'il était directement rentré chez lui, il ne voyait pas pourquoi il se serait éternisé avec le marin et surtout, plaidait-il, il ne savait pas ce qui était arrivé à Alekseï et donc forcément, il insistait un peu trop sur les adverbes de causalité pour ne pas énerver encore un peu plus les officiels, il n'avait pas vu ce qui avait pu arriver au marin. Il a compris que les justifications sont inutiles quand la justice a déjà été rendue. Les mots étaient inutiles. Il fallait simplement faire durer tout cela le moins longtemps possible. Six hommes passablement ivres, persuadés de rendre justice, après une journée de travail, exposés au Stikine, le vent foudroyant et glacé de Sibérie, c'est beaucoup pour le corps d'un seul homme.

 

 

 

 

 

16/09/2019

 

Je suis revenu ce matin avec Igor sur la zone définie. Tout avait été nettoyé. Le permafrost avait été dégagé sur plus d'un mètre et les squelettes ont été mélangés, rassemblés au centre du cimetière. Il y avait des dizaines d'individus, c'était bien un cimetière. Mais notre intuition est inutile. Tout a été saccagé. Et Igor ne peut même rien faire avec les squelettes.”

 

 

Yegor s'est alors tenu éloigné de l'agitation – relative, soyons honnêtes – de la ville pendant plus de dix ans. Nul ne savait trop ce qu'il faisait loin du Firtel, on le voyait simplement descendre tous les 3 ou 4 mois avec des sacs énormes vers Yakoutsk par le bus du vendredi. Certains prétendaient qu'il se rendait à l'aéroport où des Chinois l'attendaient. D'autres sources affirmaient qu'il affrêtait un bi-moteur pour se rendre à Harbin, la capitale du Heilongjiang, la région la plus au nord de la Chine. Les différentes rumeurs laissaient quand même à penser qu'il fricotait avec les Chinois. Mais personne n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait bien leur vendre et les hypothèses les plus folles couraient parfois aux petites heures du jour.

 

Yegor s'était montré discret et ce n'est qu'en 2017 qu'il a réapparu au Firtel. Désormais il ne racontait plus d'histoires, il s'en tenait à des parties de cartes silencieuses où les hommes perdaient de l'argent mais jamais la face. Dmitri Kafelnikov, toujours représentant officiel de la ville, était un habitué de sa table, de même qu'un certain Oleg Pavlyutchenko qui racontait qu'il y avait du gaz dans la région et qu'il était temps d'exploiter les ressources naturelles que leur offrait le pays. Il y avait beaucoup d'argent à se faire, disait-il. Evidemment le sujet intéressait Kafelnikov qui avait l'habitude de s'immiscer au dernier moment dans tous les deals rapportant un peu d'argent dans les 300 kilomètres aux alentours de sa ville. On disait qu'avec l'argent qu'il amassait – il ne faisait rien d'autre que d'imposer une taxe exhubérante quand l'argent rentrait, ce que personne n'aurait oser contester – il partait chasser les trophées les plus incroyables à travers les continents. Des lions, des girafes, des rhinocéros et même un des derniers tigres de Bali et le dernier – à ma connaissance – grizzli mexicain. Des trophées qui seraient exposés dans un salon aux hauteurs démesurées, près de Saint-Pétersbourg, où il passait quelques semaines par an.

 

Yegor battait les cartes, il observait les hommes et il se gardait bien de tout commentaire. Il n'est revenu que durant 6 mois en ville. Les choses se sont gâtées à la fin de l'été. Installés sur une table à l'exétieur, Kafelnikov et Pavlyutchenko s'insultaient copieusement à cause de la durée de réflexion de Oleg quand une carte a été emportée par une bourrasque. Les joueurs à table se sont observés pendant une dizaine de secondes. Personne n'a bougé. Et la carte s'est reposée au pied de Yegor.

 

- C'est à qui cette carte bon dieu ?

 

Les marins, les pêcheurs, le boucher et deux bucherons ont observé Yegor. Il ne relevait pas le regard de son jeu de cartes, il faut dire qu'il tenait une main qui aurait très bien pu mettre tout le monde d'accord.

 

Alors Dmitri Kafelnikov a posé son jeu sur la table – il va sans dire que sa main était perdue d'avance – et il a empoigné Yegor par le cou.

- Tu triches depuis le début ? Oleg, fouille-moi ce corniaud, retourne-moi les chaussettes de ce fils de pute.

 

Oleg s'est levé, à contrecoeur.

 

 

La nuit est tombée, la terrasse s'est vidée.

 

 

Et les joueurs ont continué la partie à l'intérieur. Sans Yegor, sans Oleg et sans Dmitri Kafelnikov.

 

 

 

 

 

 

25/09/2019

 

 

 

J'ai aperçu un campement sauvage à 12 kilomètres au nord de la zone. Ils sont des dizaines, venus de partout. Ils ne connaissent rien. Ces imbéciles ne savent pas comment travailler. Ils détruisent tout, retournent des hectars de terre et emportent ce qu'ils peuvent. Surtout, ils profitent du travail des autres, ces charognars. Ils n'ont aucune idée du déroulement d'un repérage. Pour eux, c'est un sol gelé et de la neige. Ils n'ont aucune idée de ce qu'il faut faire. Ils saccagent tout. Le sol et les animaux. Bon dieu.”

 

 

 

 

Au fond de son regard il y avait la peur ancestrale, chariée depuis des siècles par les hommes. Sous ses ongles terreux il y avait des fragments d'un vêtement de lin, si on avait pris la peine de se pencher assez près, c'était évident. Mais personne ne le fit. Personne ne vit la position étrange de ses jambes qui semblaient vouloir fuir dans une direction opposée à son buste. Et les oiseaux chassaient déjà les papillons qui s'étaient posés à l'entrée de gorge offerte à la rosée.

 

 

Au village, personne n'avait eu l'air de s'inquiéter outre-mesure de la disparition de Oleg Pavlyutchenko. Il était arrivé et voilà qu'il était reparti. C'est le lot de tous les hommes, personne ne reste éternellement dans la région. On vient prendre ce qu'il y a à prendre, vivre ce qu'il y a à vivre et puis on reprend la route. Oleg avait sans doute entendu parler d'un nouveau gisement de gaz ailleurs dans le pays et il avait suivi ses traces. Allez savoir ce que les hommes pensent. Peut-être se fichaient-ils pas mal de savoir où Oleg Pavlyutchenko avait bien pu foutre le camp. Personne n'a posé de questions et personne ne l'a revu, vivant ou mort.

 

 

Mais Yegor avait retenu la leçon et s'il a attendu 2 jours reclus chez lui armé d'un long poignard, ce fut inutile car personne ne se présenta à sa porte. Savait-il qu'un homme était mort ? Je ne sais pas. Mais les apparences auraient pu être cocasses et l'imbroglio étonnant. Il craignait qu'on ne vienne lui rendre une petite visite en l'accusant de tricher aux cartes alors qu'on aurait pu l'accuser d'avoir dérouillé le deuxième type en douze ans qui avait tenté de l'humilier publiquement. Yegor était-il un homme de cette trempe là, à prendre ombrage ? Je ne sais pas.

 

 

Depuis lors plus personne n'avait revu Yegor dans le village. Mais on avait remarqué des allées et venues réguliers d'Olga, la fille du percepteur venu il y a des années, qui achetait de grosses quantités de viandes, de poissons, de pommes de terre et d'alcool. Les rumeurs du bar ont mis du temps à faire le lien mais quand il fut fait, il était indéniable qu'Olga vivait chez Yegor. Les hommes la regardaient descendre de son épais bolide, avec ses fourrures épaisses, sa chapka sombre et ses allures de femme du monde. On ne comprenait pas bien pourquoi elle s'était installée dans la région mais on appréciait, même furtivement, de voir sa peau diaphane, son long corps et son regard effrayant de détermination. Peu de choses font aussi peur aux hommes que les femmes déterminées. Et si personne ne connaissait Olga, les analystes du Firtel pensaient pouvoir lire sur son visage comme dans un livre ouvert. Sa beauté sophisitiquée laissait présager une femme consciencieuse, organisée, méthodique, qui aime avoir le contrôle et son regard oblique faisait penser à celui d'une déesse qui sait quelle est la destinée funeste des hommes. Mais c'était établi, Yegor et Olga vivaient ensemble. Et puis la discussion rebondissait sur son percepteur de père qu'on se souvenait avoir revu régulièrement dans la région sans savoir de quoi il en retournait. Cette région, si éloignée fut-elle de toute forme de civilisation humaine avancée, connaissait malgré tout son lot de mystères.

 

 

Au début de l'année 2019, Olga et Yegor circulaient ensemble en ville. Ils n'étaient ni démonstratifs, ni particulièrement discrets, ils étaient ensemble, voilà tout. C'est à cette époque que je suis arrivé à Jigansk. Je fréquentais le bar en fin de semaine. On parlait encore à demi-mots de Yegor. On parlait de toutes les légendes que son nom charriait dans son sillage. Et surtout, on disait qu'il n'y avait personne comme lui pour pister les trésors de la région. Il s'était associé avec un paléontologue slovaque sans trop de scrupule. Apparemment, la renommée de Yegor avait traversé les plaines et on louait jusqu'à Yakoutsk ses talents – bon, ça ne coute rien de gonfler un peu ses récits, qu'est-ce que j'en savais, moi, au fond ?

 

L'histoire prend désormais un tournant intéressant.

 

 

Je ne sais pas si vous êtes au courant, la plupart des habitants de Sibérie, eux, le savent: les mammouths – et d'autres animaux mais dans ce cas-ci seuls les mammouths nous intéressent – ont été conservés sous la couche de glace qui s'est accumulée depuis presque 15000 ans et qu'on appelle le permafrost. Depuis des années et l'interdiction du commerce de l'ivoire d'éléphant, les Chinois se sont tournés vers l'ivoire de mammouths qu'on peut encore trouver en grande quantité en Sibérie. Seulement voilà, depuis quelques mois, le permafrost fond très rapidement et l'excavation des squelettes est beaucoup plus aisée.

 

 

C'était un article, un petit article en bas de page, du National Geographic. Je l'ai lu. Et alors ? Pourquoi pas ? Le cours de l'ivoire équivaut à celui de l'or. Les Chinois l'utilisent pour des sculptures et une forme de médecine traditionnelle. Je suis arrivé il y a 11 semaines. A vrai dire on était nombreux dans le bus. Des Sud-Africains, des Paraguayens, des Grecs, des Philippins. Et moi. Alors c'est vrai, je ne sais pas vraiment comment faire pour repérer un mammouth sous deux mètres de glaces. Mais je fais comme tout le monde, j'apprends sur le tas. J'observe, je copie et puis inch'allah. Mais on a pas de temps à perdre. Même si le réchauffement accélère le processus de fonte, c'est pas les tropiques ici, je te le dis. Certains ont des techniques particulières pour accéder au sol plus rapidement. Je fais la même chose. Et puis quand tu arrives sur une zone délimitée et soi-disant protégée, c'est compliqué de ne pas se laisser tenter. J'avais mes scrupules. Mais on n'est pas tous pareils. Il y en trois qui ont commencé à creuser et quand on a su ce qu'ils avaient découvert, on s'est précipité. Il y en avait assez pour tout le monde. Je compte pas rester des années. L'argent doit rentrer vite.

 

 

Si demain les Chinois décident d'acheter la fiente de poule pour une fortute, on ira leur déposer des tonnes de fiente de poule à l'entrée de leur citadelle. Les Chinois paient. Et on a tous besoin d'argent, pas vrai ?

 

 

Les nuits dans ces régions du monde sont difficiles à apprivoiser quand on n'y est pas habitué. C'est pour ça qu'on s'était rassemblé dans un campement sommaire. On n'avait pas d'intérêt particulier à travailler ensemble mais les nuits sont sauvages. Au matin du dernier jour le campement était silencieux. J'ai rassemblé mes affaires et j'ai passé la tête à l'extérieur. Il n'y avait personne. Il n'y avait plus personne. Tout avait été emmené par la nuit. Je me suis précipité dehors et j'ai couru. Sans savoir pourquoi. Une panique diffuse. Le sol était jonché d'os gigantesques, de glaces et de produits industriels de dégivrage. J'ai entendu le bruit d'un camion et sans réfléchir, je me suis précipité. Je distinguais à peine les mouvements derrière une forêt épaisse de mélèzes. Je me suis faufilé entre les troncs noirs.

 

 

Deux hommes chargeaient l'ivoire. J'ai contourné la clairière et je me suis mis à courir jusqu'au fleuve. Je l'ai longé un moment. Et puis une cabane est apparue. J'ai attendu un moment. J'ai observé. Après deux heures de guêt, j'ai ramassé des morceaux de bois morts et je les ai lancés sur le toit de la cabane. Rien ne bougeait. Alors avant la tombée du jour, affamé, je me suis avancé. La porte était ouverte. Le soleil hypnotisait les oiseaux. Je me suis alors précipité, me disant que l'effet de surprise jouerait en ma faveur et j'ai enfoncé la porte. Il n'y avait personne.

 

 

Il y avait de la nourriture pour survivre trois jours. Il n'y avait pas d'eau mais j'ai pensé qu'ici, si loin de tout, les rivières étaient pures. J'ai contourné la remise qui servait à stocker le bois, j'ai dégagé les branchages qui couvraient une fosse à poissons et je suis descendu vers la rivière. Mon pied a glissé sur une roche mousseuse, j'ai dégringolé sur trois mètres et je me suis rattrapé aux racines épaisses. Je me suis retourné, j'ai appuyé de tout mon poids sur la terre grise, j'ai relevé les yeux. Et j'ai hurlé.

 

 

Le nez obstrué, les oreilles rabougries par le froid, des vers s'égaraient entre les cheveux immobiles. Il semblait funambule, par-dessus les eaux tumultueuses, la gorge baveuse.

 

Dmitri Kafelnikov. Le visage à demi-couvert de terre glaise, enterré pour une bonne partie. J'ai voulu me relever précipitamment, le sol était glissant, je me suis hissé avec les racines et je me suis enfermé dans la cabane. Inutile de préciser que je n'ai rien bu. Mais je suis resté dans la cabane parce que je ne savais pas où aller et surtout je ne savais pas quoi faire. Je dormais sur des rêves atroces. Et il était évident que je ne pouvais pas rester longtemps dans le coin mais je m'étais donné quelques heures, voire quelques jours pour réfléchir à la situation et agir dans le meilleur de mes intérêts.

 

 

Je me suis déchaussé et j'ai attendu un moment sur le lit. Rien ne me pouvait me détendre. Alors je me suis mis à marcher lentement, en faisant des exercies d'étirement, comme je pouvais. C'est à ce moment précis que je me suis fracturé un orteil. Un morceau de la planche avait bougé sous mes génuflexions et s'est relevé à hauteur de mon troisième orteil droit. Un punch en pleine face qui l'a laissé KO un bon moment. Je me suis écroulé, j'ai grimacé, hurlé, peut-être, sans doute, et puis j'ai posé ma bouche autour de mon orteil pour le réchauffer, ce qui atténuait la douleur, je l'ai léché et le reste n'a pas d'importance. Je vous raconte cela uniquement parce que je suis persuadé que vous faites pareil et que ces confessions partagées nous rapprochent un peu plus. Puis j'ai tenté de tendre la jambe et je suis resté un moment au sol. C'est là que j'ai retrouvé le carnet de Yegor. Il était sous la planche qui avait été déscellée. Quand je l'ai attrapé, la douleur de mon orteil avait diminué de 75%. Le carnet contenait des dizaines de notes sur le court de l'ivoire, les emplacements potentiels de gisements d'ivoire ou cimetières de mammouths en parfait état de conservation, repérés avec Igor – il y en avait une vingtaine sur plus de 500km – il notait également le matériel nécessaire afin de permettre l'excavation et le nombre de jours requis par expédition. Et puis subitement le carnet se transformait un journal intime. Il y parlait de sa rencontre fortuite avec Olga. Elle l'attendait sur le chemin du retour, un soir où il rentrait du Firtel, elle était debout, là, au milieu du chemin, dans ses fourrures grandiloquentes – c'est lui qui écrit ça – sans rien porter par dessous. “Les hommes russes écrit-il, n'ont pas la capacité de résister à des femmes comme Olga. Quand ils aperçoivent ces femmes inimaginables à la sortie d'un bois, ils ne posent pas de questions, jamais, ils perdent le controle, ils abandonnent tout et seul ce corps qu'ils doivent posséder encore et encore les obsède. Moi non plus, je n'ai pas réfléchi. Parce que je savais qu'on ne regrette jamais d'avoir parcouru ne fut-ce qu'une seule fois le corps d'une Olga.”

 

 

Je ne sortais pas de la cabane. Je posais le carnet, j'avalais la viande séchée accrochée dans la remise et je reprenais la lecture.

 

 

La dernière entrée était étonnante.

 

 

Les femmes russes sont notre parfait négatif. Quand elles se déshabillent, quand elles dévoilent leurs corps, elles sont dans un contrôle insensé. Elles sont alors dans une quête personnelle qui ne se limite bien souvent pas au simple assouvissement des plaisirs sexuels. Leur corps est une arme et leur sexe un outil de persuasion inégalé.

 

 

La vie est ridicule.

 

La vie est absolument ridicule.”

 

 

Puis plus loin, dans une écriture rageuse.

 

 

Je l'ai bien baisée. Mais ça suffit. Elle ne trouvera pas ce carnet.”

 

 

J'ai terminé de lire le manuscrit le troisième jour. Après, ce ne fut qu'un mélange confus de pensées érotiques, survivalistes, lugubres, macabres et géniales. L'image du visage de Dmitri Kafelnikov mettait du temps à se dissiper. Et au matin du quatrième jour je suis parti. J'ai marché un moment jusqu'au village. Il y avait peu de monde dans les rues ravagées par les vents de l'est. Je me suis rendu chez Dmitri Kafelnikov, où je savais que personne ne m'empêcherait de me rendre. Dans son arrière-court, il y avait depuis quatre ou cinq semaines un marché qui s'était improvisé. Comme Dmitri Kafelnikov avait l'intention de profiter de l'intérêt soudain de l'ivoire caché dans les tréfonds des sols de son pays, il avait décidé de centraliser les négociations chez lui afin de pouvoir controler les allées et venues des différents vendeurs et acheteurs qui se retrouvaient toutes les semaines. On accédait à l'endroit par un chemin de terre en mauvais état. Devant l'aile est de cette grosse batisse sans charme mais prête à affronter les rigueurs du climat, trois longues tables métalliques étaient disposées en triangle.

 

 

Vu la multitude des chercheurs/vendeurs d'ivoire et la difficulté de savoir s'ils pouvaient établir une relation commerciale pérenne, les Chinois avaient décidé de venir chercher directement l'ivoire à la source, sur place, en Sibérie. D'une fois à l'autre ils ne croisaient pas les mêmes visages mais ça n'avait aucune importance pour eux. Ce jour-là, il n'y avait aucun vendeur et les Chinois s'impatientaient. Je leur ai montré un morceau mal préservé de défense de mammouth que j'avais ramassé autour des camions, ils m'en ont offert un bon prix et m'ont demandé où étaient passés les autres revendeurs.

 

 

Allez savoir pourquoi la vie parfois vous joue des tours espiègles et puis subitement, un matin froid, affamé, barbouillé par ces images de cadavres et ces histoires louches d'ivoire sino-russes, la vie vous offre des opportunités si insensées que vous avez du mal à croire qu'elles vous sont destinées.

 

 

Alors voilà, je parle chinois. Je n'ai pas beaucoup de mérite, ma mère est chinoise. Les Chinois étaient ravis de tomber sur quelqu'un qui les comprenait, eux, leur langue et leur culture. Les Russes étaient complètement illisibles pour eux. Et si les Chinois ne sont pas regardants sur le profil de leurs partenaires commerciaux, ils s'accomoderaient aussi bien d'un tamia, un peu dandy ne parlant qu'en onomatopée. Mais croyez-le ou pas, les Chinois aiment rire et c'est quelque chose qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de partager avec les Russes, un rire. Aucun des hommes installés dans l'arrière-court de Dmitri Kafelnikov n'était dans le commerce d'ivoire depuis longtemps. Ils avaient senti le regain d'intérêt et s'étaient précipités sur une nouvelle opportunité. Nous avons parlé vingt minutes et puis une femme est arrivée, entourée des deux hommes que j'avais aperçu charger le camion quelques jours plus tôt.

 

 

 

Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre qui elle était. Ses fourrures. Ses allures de femme du monde. Elle s'est présentée comme Ekaterina Safina, elle disait avoir réorganisé le commerce d'ivoire en Russie et elle a terminé en martelant à plusieurs reprises qu'elle serait désormais leur partenaire unique.

 

 

Les Chinois ont paru excités par cette apparition soudaine. Ils se sont retirés pour discuter entre eux, ils n'avaient rien à se dire mais comme chacun le sait, on ne peut laisser entrevoir son intérêt immédiatement dans un bon deal, sans quoi on ne se laisse aucune marge de négociation. L'un d'eux a mentionné Yegor. Ils ne le connaissaient visiblement pas mais ils savaient que l'homme avait été un précurseur et qu'il était le plus fin connaisseur d'ivoire de la région. Ils savaient aussi que les anciens acheteurs négociaient exclusivement avec lui mais aucun d'entre eux ne l'avaient jamais rencontré. Les autres ont réagi en disant que ça n'avait pas d'importance, l'important c'est l'ivoire, pas qui le procure. La bonne Safina ferait l'affaire, ont-ils conclu.

 

 

Et la vie. Ses aubaines. Et la capacité à les saisir.

 

J'ai souri.

 

J'ai sorti le carnet.

 

Et j'ai dit : “Mais je suis Yegor.”

 

Ils se sont retournés lentement vers moi.

 

 

Yegor Seferovitch”

 

 

Je ne vous conseille pas de traiter avec elle, je leur ai dit. Vous aurez des ennuis. Et l'ivoire n'est pas de qualité. Dans le lot, il y aura du synthétique.

 

Par contre, si vous trouvez des hommes, je sais où trouver les gisements. J'ai recencé une vingtaine de cimetières inexplorés. On parle de quinze à vingt tonnes par an.”

 

 

Ils ont souri.

 

 

Evidemment, tout a un prix.”

 

 

Et jamais personne n'a revu le véritable Yegor et son fidèle associé slovaque.